‹ Sa vie et sa correspondanceChapitre 35 sur 141 · A M. CORNE LIS DE WITT · texte numérisé non relu

A M. CORNE LIS DE WITT

Paris. 1"^ iiuvenibre 18.^4 Mon cher de Witt, nous voibà donc tous enfoncés dans le métier littéraire! Mais tes oeuvres, cher ami, sont des actions et de la politique. Je te félicite bien de ce beau sujet. Mais pourquoi veux-tu commencer si tard? Il n'y a rien d'admirable comme le commencement de la Réforme en France ; Jeanne d'Albret, Coligny, d'Aubigné, La Noue, la fière noblesse calviniste. C'est l'époque des martyrs, des héros et des bandits, ajoute que c'est au seizième siècle, le plus original, le plus énergique et le plus vivant de tous. J'ai lu l'an dernier toutes sortes d'histoires et de mémoires de ce temps-là, je t'assure qu'il n'y a rien de plus dramatique, ce sont les plus belles mœurs que puisse trouver un historien.

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Ils joiiaii'iil niic jurniidc ]i;ii'li(', il s",i,niss;iil de g-.i^iicr la France; après l'Edit de Nantes, ils ne peuvent plus songer qu'à vivre. Tu couperas la plus belle page de ton livre, si tu mets celle-là en introduction. Note bien que ces mœurs-là ne sont pas connues, (pie les maudits l'omans de M. Dumas les ont défigurées dans res|)iit du public, (pie si l'on sait les faits, on ignoie les âmes, que les sentimenls qu'il l'audrail inteipréler sont les plus grands et les plus éloignés de nous. Je t'en prie, au nom de ton plaisir, de ton succès et de l'histoire, lis les actions de ces gens-là, et tu voudras les mettre dans ton récit.

J'imagine que tu as des documents curieux sur la Révocation de l'Édit de Nantes. M. Depping vient de publier un volume qui en contient beaucoup, et de si toits, dit-on, que le Gouvernement interdirait la publication s'il les voyait.

Pour ce qui est du dogme, il me semble qu'il (ait partie des mœurs; la terrible tliéologie de Calvin a trempé des âmes comme celle de Jeanne d'Albret; et les théories sur la grâce sont très intéressantes ; peu de livres m'ont fait plus de plaisir que la Pvédestination de saint Augustin. Les idées font les passions, et par conséquent les actions. Est-ce qu'il ne faut pas aussi que lu apprennes aux Français catholiques, que Jariige répondait fort bien à Bossuet, qu'on pourrait rétorquer contre notre Eglise ÏHisloire des Variations, et qu'à un point de vue, il y a autant de stabilité et un dogme aussi fixe chez vous que chez nous?

Tu as l»oau dire, tu vas devenir théologien et romancier, coniVère de saint Paul et de Walter Scott. Voilà ce que c'est que l'histoire : « Les rendez-vous de noble compagnie se donnent tous dans ce charmant séjour », ainsi parle M. Scribe, autre théologien.

Pour moi, mon cher, je continue à tirer des descriptions de ma cervelle malade; j'attends ton retour et les lumières que tu me promets pour purger Tite-Live, et je serre la main à Guillaume, à toi, et à ChamboUe, s'il est encore au Val-Richer.

A EDOUARD DE SUCKAU

Paris, 5 novembre 1854 Cher Ed, causons science, ne fût-ce que pour la nouveauté du fait; je suis comme toi, quoique à Paris. Depuis deux ans, je n'ai entendu ni hasardé un mol de philosophie. Mes anciens maîtres n'inventent plus et quand je les vois, je leur dois au moins la politesse de ne pas les contredire. Nos amis sont occupés d'affaires, j'accroche avec eux quelques mots de littérature, et c'est tout. D'idées générales, de théories abstraites, de hautes spéculations, personne n'en veut. Je n'éprouve plus le besoin d'en parler, ni même de parler. Un silence d'un an m'a déshabitué de causer; tu es ma dernière espérance, si quelqu'un me ranime, ce sera toi; et encore tu auras bien de la peine; je suis jusqu'au cou

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dans les questions d'aigenf, je coui-s api'ès les leçons comme un lièvre, je n'en trouve pas; mes gens de Tan dernier sont toujours en voyage; mon Hachette me casse la tète'; j'ai trop de littéiature pour ne pas sfMilir ce <pii est bien, el tro|) [icii de lahiil poui' bien l'aire; je suis né pour classer cl analyser, el je fabrique de l'imagination à cent francs le mèlre carré, mieux vaudr.iit l'aire des sabots. Ajoute (|iif loni le monde est souffrant chez moi, et que je ne guéris pas. (Jarde la santé, mon cher bonhomme; quand cille s'en va, ne sait quand reviendra. Le pauvre M. Guéneau est de retour et traîne la patte. Je t'envie Ion Marc-Auréle, voilà une consolation et une conversation.

Veux-lu ((ue nous causions de psychologie? J'y reviens toujours malgré moi; là sont les vraies conclusions pi'atiques; la construction mathémalique et le jeu fatal de la machine humaine, la nécessité du cerveau pour la pensée, l'impossibilité absolue d'une intelligence pure, par exemple du l>ieu des chiétiens, cl surtout le gouvernement des idées sur les passions. .1c voudrais que nous missions en commun ce que nous avons d'idées sur ce dernier point. J'ai refondu mes classifications de l'Ecole; j'aperçois de nouveaux points de vue et de nouvelles questions.

Soit par exemple une passion ou inclination naturelle donnée, comme l'avarice, la vanité, la bonté, l'ambition, le penchant au myslicisme, bief fous les penchants

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