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Tours, uiio phujuo immense de marbre noir, massive, avec un terne reflet bleuâtre, frangée d'argent, et appliquée d'un bout à l'autre de l'iiorizon sur l'azur tendre et pur de l'ouest. Près de Libourne, au coucber du soleil, elle s'était fendue, brisée en mille petits cailloux orangés, roussàtres, purpurins, qui s'allongeaient en jolies traînées cuivrées et se détacbaient avec un relief extraordinaire sur le fond pâle et souriant du ciel, comme une brodei'ie épaisse et capricieuse sur un tissu de soie délicate et nuancée. Ces nuages bienbeureux, quand le jour tombe, semblent nager dans l'air et se réjouir comme des oiseaux qui plongeraient leur ventre et leur dos dans la lumière. Ils planent immobiles; leurs contours sont si nets et leurs formes si vivantes, qu'on dirait une longue bande de flamants roses attardés au bord du ciel et contemplant une dernière fois leur cber astre avant qu'il ne s'enfonce dans l'air sombre et dans la vapeur.
Je trouve que, suivant l'axiome de Méry, j'avais décrit fort exactement les Landes sans les avoir vues. On traverse de longues forêts de pins, feuilles par le baut, au tronc nu. peu élevés, qui ont tué tout arbre et tout ai'brisseau autour d'eux et qui laissent entrevoir des percées de lumière, à travers leur mojiolone colonnade. Puis viennent des plaines inlinies, aussi plates que la mer, où végètent des fougères et des plantes marécageuses, où de loin en loin on distingue un pâtre sur ses échasses et quelques moutons à grosse laine épars dans les ajoncs. La ligne de l'horizon est unie, ronde,
snns iiiif seule liossoluro. [.o ciel s'jippuie sur la iandt', comme une coii|)e entière dont rien n'aurait échancré ni mutilé le bord. Le chemin de fer est creusé et bâti dans le sable. Sitôt qu'on dépasse les rails, les pieds enfoncent. Point dliahitants, point de culture; c'est un désert. Le seul vestige de l'homme est la longue écorchure blanche que portent les pins. On les blesse ainsi tous les ans poui" avoir leur résine. Les stations sont comme des sentinelles perdues dans une solitude. Point d'eau courante. Quelques ruisseaux seulement, dans un lit récemment creusé, essaient de couler sur la poule .1 peine sensible qu'on a pu leur ménager. Il n'y a pas de contraste plus singulier que celui de la machine ardente, porteuse d'honunes et de pensées, et de cette lande morte, (pii n'a pour habitants que des ajoncs et des pins.
De Dax à Pau, le pays est charmant; la vallée entre Orthez et Pau surtout. Les derniers flots de la tempête qui a soulevé les montagnes viennent mourir dans la plaine, en longues ondulations douces et hautes dont les belles lignes molles s'étalent et serpentent, couvertes de moissons, de prairies et de bois. Les creux sont d'un vert divin, ils s'étendent, ils se resserrent, ils s'allongent avec des replis si harmonieux et si aisés que je ne m'en rappelle pas de plus beaux. H y a des moissons d'orge rougeâtre, d'une magnifique splendeur. La forêt des barbes hérissées et minces forme un fouillis où le vent creuse des sillons mouvants d'or fauve ; tout le pavs est comme agité et animé pai- le déroulement et
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rcnlrL^-croisemont (le ces collines. Cela manque à nos Ardennes.
Je commence à comprendre ce que c'est que la couleur; je finirai par être moins indigne d'une sœur peintre. Écoute mon explication, ma chère Virginie :
Je me suis longtemps demandé, en bourgeois que je suis, pourquoi on louait tant dans Titien, Yéronèse, ou Delacroix, telle teinte plus rousse, ou plus noire ou plus rouge, que dans la nature; je trouvais fort aisé, un tableau fait, de passer dessus une brosse de vernis sombre et je me disais que moyennant cette brosse de quarante sous et ce vernis de six sous, on se trouvait grand peintre à bon marché. Or aujourd'hui, après avoir regardé la montagne derrière laquelle se couche le soleil, je découvre que c'est l'énergie de sa couleur noire qui donne à sa longue ligne brisée la vie qui me plaît tant. Précisément pai-ce que cette noirceur est extrême, et s'accroît encore en s'enlevant sur le bleu pur et doux du couchant, la masse rocheuse existe. Elle sort de l'état conunun et ordinaire, fille prend une apparence menaçante; elle me semble invincible et inébranlable, elle attire seule mes yeux, elle écrase ce qui l'entoure; elle est au milieu de ce peuple de croupes ternes, comme un homme agité d'une passion violente au milieu d'un cercle de badauds et d'indifférents. La couleur est donc la passion des objets inanimés. Son intensité mesure à chaque objet lintensité de son être et de son âme; non seulement elle réjouit par son heureux agencement, mais elle trouble encore
pnr SCS contrasU's; l'opposition des hunlos f.iit ikhi dos bouquets, mais des tragédies.
Ce lieu commun que je ressasse ici est un coin d'une idée où je fais lous les ans des progrès, et ([ue je finirai par l)i('ii posséder : c'est à savoir «pic les objets inanimés sont vivants. J'ai été élevé uniipicnient dans l'étude des idées et des sentiments, en pur psychologue. Je n'ai point eu celte éducation des sens qui est nécessaire aux artistes, et qui fournit l'interprétation du monde extérieur. Je commence à comprendre que tout objet, toute forme, tout ensemble de lignes, toute ligne est un être indivisible, et (|ue chaque renflement et chaque cassure de la (igure |)oui'raient être notés en psychologie par un sentiment ou par une passion; je vois des joies d'espèces dilférentes dans la grosse rondeur du cercle bête et mathématique, dans la simplicité de l'élégante ellipse, dans les inilexions voluptueuses de la ligne sinueuse et irrégulière. Je vois de la souffrance dans les attitudes pénibles des rocs soutenus, dans les cassures multipliées des cimes cbréche'es et meurtries, dans les hautes tranchées saignantes où le roc lisse se dresse comme un mur. Et j'en conclus ce que doit être la vue de la nature pour une ànn^ d'artiste, pour Doré par exemple. Il est clair que toutes ces formes lui send)lent prêtes à se mouvoir, qu'il doit avoir envie d'applaudir, d'injurier une maison ou un arbre, qu'un cep noir et tortu de vigne rampante le fait pleurer, comme ferait un corps étendu et souffrant, un pauvre vieillard impuissant et blessé; qu'il doit
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crier de joio on voyant la poudre lumineuse de l'air danser dans l'ondjre chaude et tranchée qiiiin enfoncement de porte dessine au milieu d'un mur blanc. Bref, j'en devine assez pour conclure que je suis né imbécile et que je resterai tel....
A GLILLAMME GlIZOT
Les Eaux-Roiines, h août 185.') Bonjour mon cher Guillaume, comment vous portezvous ? Voilà à peu près ce que j'ai de plus neuf et de plus intéressant à vous dire. Vous décrire des effets de ciel bleu et de nuages roses, ce serait outrer la cruauté littéraire et vous traiter comme le public. Vous faire le portrait des bonshommes avec qui je viens de voyager, ce serait pis encore ; d'ailleurs c'est empiéter sur Henri Monnier. Vous raconter le nombre des verres d'eau que je bois, le nombrede poulets que je démembre, le nombre d'excursions que je fais ou que je médite, ce serait vous faire bailler affreusement et j'ai pitié de votre mâchoire. Je n'ose pas trop vous envoyer une dissertation sur les cours de chimie et de folie que j'ai suivis cet été et qui, pendant mes deux jours de voyage, m'ont trotté dans la cervelle. Cela ne serait bon qu'un jour de pluie, et encore? Pluie sur pluie, n'est-ce pas? Que diable reste-t-il donc?
Un peu de politique, si vous voulez. 11 y a quatre
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joiii's, lorsfin'oii ouvrit lo dornior oiii|triiiil, il y av;iil queue dès linil heures du soir ;'i la porte des mairies. Les gens apportaient des chaises et passaient la nuit, pour arriver les premiers le lendemain matin aux bureaux. J'ai vu les queues: pour la plupart pauvres gens, ouvriers assez déguenillés ; je suppose (chose peu probable) qu'ils venaient là pour eux-mêmes, afin d'avoir une inscription de \(\ francs de rente et de 200 flancs de capital; en revendant le lendemain leur coupon au coui's d(! la bourse, cela leur fera un bénéfice de i IVancs au maximum. Passer une nuit et un demi-jour, faire cent courses et le métier d'agent de change, courir la chance d'être éliminé s'il y a trop de souscriptions, est-ce assez pour expliquer cela, d'un espoir de 4 francs? — Je suppose maintenant qu'ils venaient pour d'autres. Confierait-on à ces pauvres diables le premier dixième du capital qu'on doit verser aux bureaux pour recevoir son coupon? Je livre ce dilemme à votre sagacité. Y a-t-il là-dessous quelque imitation en grand des procédés Barnum? Dans l'Kxposition de l'Industrie, celle-là manquait. A-t-on voulu ajouter une machine à tant de machines? Si cela est, la plante américaine aura richement fleuri et fructifié en toucliant le sol français.
Un peu de peinture, s'il vous plaît. Un peintre de mes amis, revenant de sa première visite aux Beaux- Arts, me dit que le Salon n'était qu'un long cri d'impuissance et de douleur. Selon lui, le genre d'imagination propre à la peinture a péri. Il y a des gens qui
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essayent de le retrouver en copiant, par exemple M. Ingres; — d'autres comme Delacroix qui essayent de le remplacer par l'imagination poétique, etc. Il voit des nmsiciens, des hommes d'esprit, des historiens, des élégiaques, des raisonneurs, des systématiques, mais plus de peintres. Je m'explique son idée de la façon que voici : depuis deux cents ans, une quantité efFra vante d'idées ahstraites, de formules générales, d'analyses psychologiques, s'est accumulée dans la tète des Iiommes. Lisez parexemplela vie de Benvenuto (lellini, celle de Michel-Ange ou des peintres flamands. Vous verrez le contraste de ces cervelles et des nôtres. Or l'imagination du peintre consiste à posséder intérieurement une sortede toile où, à chaque instant, se dessinent avec tous leurs détails des paysages, des hommes, des corps, des formes et des couleurs. Par exemple, vous lui dites le mot « grande maison ». Inuiiédiatement il a la vision de l'édifice, avec ses colonnes, ses portes, les ornements des fenêtres, les découpures d'omhres et de lumières, etc. De cette vision, il passe involontairement à une autre et ainsi de suite. Mettez un cerveau ainsi organisé sous la discipline de notre éducation Nous lui apprendrons à analyser ses impressions, à découper parcelle par parcelle les tableaux qui naissaient dans son esprit, à noter par des mots exacts les différentes émotions que chacune d'elles lui faisaient éprouver tour à tour, à remonter à la formule abstraite qui classe et explique ses émotions, à raisonner, à prouver, c'est-à-dire à déchirer la toile intérieure qui
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le faisait peiiidr. Michel-Ange voulut écrirt' un livre sur la statuaire et ne put pas. Il ne savait pas analyser ses idées. Comparez le Jugement dernier de Martyn et le sien. Martyn part d'une idée religieuse abstraite : le l>ieu immense, inconnu, perdu dans l'infini, avccles myriades de damnés et d'élus, dans une plaine sans fin, sous des échappées de lumièi'e Aandxiyaiite. Sou tableau n'est que la traduction d'une idée, d'une fornude psychologique, d'une phrase générale qu'il a entendue au dernier sermon, celle-ci si vous voulez : « Le Dieu terrible, environné d'éclairs, viendra avec la multitude de ses anges séparer la race des Élus du peuple innombrable des damnés. » Vous voyez la prédominance de l'éducation psych(dogique moderne.
Regardez au contraire la copie de Sigalon, ou plutôt pensez à l'original que vous avez vu, homme heureux ! Le fond de l'esprit de Michel-Ange, c'est la vision incessante du corps humain. Pendant que nous vivions dans des livres, il vivait devant des formes. Enfant, il habitait chez un sculpteur, il assistait à des mascarades, il passait ses journées chez Médicis devant des collections d'antiques; il façonnait des statues de neige; il passait douze ans sur des cadavres, amoureux du muscle, pour apprendre l'anatomie. Aussi son Jugement dernier ne correspond nullement à l'idée que nous nous faisons d'une pareille scène. Son Christ est si réel, si bien membre, d'un corps si solide et si terrestre, que nous ne voudrions pas mieux pour un portefaix. 11 n'y a rien d'infini ni de vague dans ses fonds. 11 n'a
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voulu ruirequuiie niasse de corps puissants el toiriblos; la terreur et la colère qu'il ressentait en composant n'ont passé que dans les torsions des muscles et dans les contractions des visages.
... J'entends à table des dissertations les plus complètes sur la médecine, les médecins, etc. On se croirait dans le cabinet de M. Purgon. Il y a des scènes de mœurs assez plaisantes; par exemple, j'ai retrouvé wÀ le cbevalier de Beauvoisis.
Ne croyez pas que je vous marque ce nom pour recommencer notre guerre. La paix [soit avec Beyle et entre nous ! Quelqu'un qui a lu Julien dernièrement m'a dit que c'est le livre le plus faux, le plus immor.il, le plus misanthrope, le plus capable de détruire toutes les bonnes croyances; ce quelqu'un a vécu et a beaucoup d'esprit. Mes admirations me sont renvoyées en malédictions.
Bonsoir cher touriste bretonnant, revenez avec des longs cheveux, des sabots et des mains noires, et ditesmoi si, au fond, la civilisation vaut mieux que la barbarie. Un Espagnol qui a six sous dans sa poche refuse de l'ouvrage et va danseï', dormir ou faiie l'amoui" un Anglais riche vient faire respirera son s[»leeii le brouillard des Eaux-Bonnes. — Lequel vaut-il mieux être, et un Breton est-il plus heureux qu'un Parisien?
A bientôt, n'est-ce pas? Guéri ou non guéri, j'irai serrer la main de Cornélis et la vôtre.
A GUILLAUME GUIZOT
Paris, 19 oclobre 1855 « Madame, un déiiiénagement, la philosophie, M. Cousin, M. Hachette, les astres et diverses autres choses sont les causes de mon silence et de mon emharras. » Sganareile a répondu pour moi, mon cher Guillaume. Je suis allé chez vous en arrivant: maison vide, J'apprends que vous ne reviendrez ici (|u"au 1" novembre. J'habite présentement une rue qui duime dans c(îlle du Four-Saint-Germain, 5, rue du Sabot, triste nom s'il en fut. Ma troisième disgrâce est M. Cousin; je me suis enterré dans cet honune depuis le l'' octobre, et j'ai écrit cinq articles énormes, qui paraîtront dans la lievue (le i Instruction *. Un m'avait donné liberté entière, et j'en ai usé. Les leçons (|ue j'allais reprendre se sont trouvées malades de la poitrine, et M. Andral vient de les envoyer à Pau. J'ai couru les loils et les gouttières pour en trouver d'autres, et sans en trouver d'autres.
Qiiid non mortalia pectora coifil Auri .sacra Icnncs!
M. llacbetic a lu mon manuscrit de Tite-Live, et me demande des corrections que je ne sais pas trop comment faire. Il s'agirait de l'écrire dans le style de mon Voyage aux Pyrénées, ce qui n'est pas très commode.