I. Vuir [1. Ul, note
Enfin M. Biiloz m'a demandé un gros article sur Dickens, et je lis Dickens '. Vous voyez que l'occupation ne m'a pas manqué, heureux artiste, heureux lettré, qui regardez les vaches de Normandie, et cette belle herbe fraîche dont on aurait envie de manger ! J'en ai mangé, j'en mangeais, de cœur du moins et d'imagination, à Fontainebleau quand j'ai reçu votre lettre. Depuis dix ans, je n'ai pas passé de quinzaine aussi heureuse. Je partais tous les jours le matin à huit heures avec un sac de provisions sur le dos, et je rentrais à sej)t heures du soir, ayant fait six lieues, et les yeux remplis de paysages'. J'étais seul, je ne connaissais personne, je ne l)ronoiiçais pas six mots i)ar jour, jugez de ma félicité. Il y a là des graminées hautes de cinq pieds, qui partent par bottes de vingt-cinq d'une touffe d'herbes ; il y a des chênes de quinze pieds détour, qui montent décent pieds avant de s'étaler en branches. C'est un fond de mer, dévasté par les courants, jonché de blocs énormes, avec un sol de sal)le couvert partout de bruyères rousses et rouges qui sont d'une teinte sublime au coucher du soleil. Et personne, songez bien à ce mot, personne ! Cela faisait pousser des symphonies dans ma tête, j'écoutais intérieurement la pastorale de Beethoven, je sentais vivre la Grande béte éternelle, je songeais qu'un jour mon hydrogène, mon carbone et mon oxy-
1. Voir p. 90, note 2, et page 129, la lettre du 22 janvier 185G.
2. M. Taine a conservé jusqu'à la fin ce goût très vif pour la forêt il'î Fontainebleau el chaque année il faisait un séjour plus on moins long à Barbison on à Mariolte.
ff(''iio flcviciKlr.iiciil f);^iaiiiiiit''i's on hruyôrfs, cl (|iir j';nirais le honlunir d'être voit, luisant, splondido, liisiré, tranquille, connue ces charmantes plantes sur lesquelles je me couchais. Que le rouge est beau ! que la lumière est belle! Que Decamps est un grand homme! Qu'il est vrai que les pierres, les arbres et les bêtes valent mieux que l'honnue ! Je me tais; si je continuais, je reverrais intérieurement le soleil entre les feuillêes et les pieds noirs des chênes ; je vous ferais un dithyrambe, c'està-dire une divagation ; j'oublierais que ma lettre est toute positive, utilitaire, et que j'ai un service à vous demander.
Ce service, le voici : savez-vous si quelque livre ou qui'lque revue anglaise a publié la biographie de Dickens ou quelque chose d'approchant? Indiquez-les-moi, et ajoutez un petit mot sur le genre d'edet que vous a fait Dickens.
.l'ai (pielque plaisir à préparer cet article. L'homme en question est un type et nous apprend ui>e infinité de choses sur le goût anglais. Une sensibilité souffrante, jamais le ton du récit simple, partout des élégies ou des satires. Les personnages ne sont point aimés pour eux-mêmes, par goût pour la logique, par plaisir de développer une force, comme dans Balzac. Il ne fait jamais abstraction de la morale ; il blesse, il loue, il raille, il attendrit, il admire, il ne peint pas. Il n'a pas cette indifféi'ence de l'artiste, qui produit le bien et le mal comme la nature et ne se soucie que de produire, de produire beaucoup, de produire de grandes choses;