Voir t. I, p
11(1 (;<)iu;i:sp(tM)A}iCfc;
logique, plus de précision ot de vigueur. Vous me disiez que sur Alfred vous lue réfutiez d"un l)Out à l'autre. Je ne le crois pas. Nos deux points de vue diffèrent, voilà loul; vous dites : A considérer l(^s haihares parmi lesquels Alfred avait été élevé, on doit le tenir pour un homme très réfléchi, très sensé, inventif et lettré. — .l'essayais de dire : quoiqu'il soit le Cliarlemagne de son siècle, on trouve dans ses écrits et dans sa vie les traces de la barbarie ([ui lenlourait. — Selon vous il est civilisé par rapport aux barbares, selon moi il est barbare par rapport aux civilisés. Les deux jugements peuvent très bien aller ensem])le, et pour moi j'accepte le vôtre de bon cœur.
J'arrive aux reproches. Je vous avoue que le livre me paraît inférieur à Ménandre. Vous avez retranché la jeunesse qu'on voyait dans votre premier ouvrage, l'abondance, le luxe d'érudition et d'idées, le ravissement d'apprendre, de trouver, de penser, les mille iinesses et délicatesses qui s'entrecroisaient et se surchargeaient les unes les autres, en un mot le genre d'excès et de force qui mettaient le livre hors ligne. Le bon raisonnement et le plan exact d'Alfred ne remplacent pas cela. Ils ne sont pas poussés assez loin dans leur genre pour faire saillie, pour vous constituer une originalité, un caractère personnel et tranché. Il me semble (|ue vous vous êtes tenu en bride pendant 230 pages, que vous n'avez pas osé suivi-e votre allure, vous lancer.
Je crois qu'un talent consiste dans un ensemble de qualités ordinaires, plus une ou deux facultés énorme-
ANNEKS 1.S5.V185C Itl
iiieiil développées. Vous eu avez deux : l'une (jue uiontre voire Méuaudre, la grâce, la finesse, la multitude des idées, le sourire, tout ce que je disais à la fin de mon article sur la vieille Indienne. — L'autre que vos lettres attestent, qui me semble la plus puissante et que vous n'avez pas encore employée : le plaisir et la faculté de développer avec acliainement, de démontrer avec excès, d'entrer bon gré mal gi'é dans rintelligence et dans la conviction que vous allaquez, la nuillitude des formes servant à explicjuer la même idée, l'art de retourner une idée sous toutes ses faces, bien plus, le talent de la présenter à la fin sous une forme paradoxale et piquante. Vous ferez quelque chose de supérieur ([uand vous vous servirez de ce don-là. .le vois d'avance mon (iuillaume; j'aperçois la formule que j'aurai à trouver sur son compte : L'art oratoire au service de la finesse et de la grâce d'esprit.
Pour achever, certaines phrases me paraissent embarrassées. La gravité en est cause. Par exemple, 84 : « Ils lui devaient et ils savaient lui devoir..., »
J'espère que j'accomplis le traité à la lettre. Vous me devez paiement et 'depuis longtemps, entre autres au sujet de l'article siu' Richard (j'omwell. J'y comple.
Si vous jetez les yeux sur mon Shakespeare de la Revue des Deux Mondes, passez l'exorde qu'ils m'ont forcé à mettre, qu'ils ont remanié, transformé trois ou quatre fois, et lisez en tète de la deuxième page : Je raù décrire au lieu de c'était. Ils font des corrections
lie leur autorilf" privée el ajoutent leurs sottises à celles qu'on fait déjà.
J'ai appris chez Haclielle qu'About écrit votre article. Je nie serais proposé, mais comme j'ai fait Ménandre, il vaut mieux qu'il ait Alfred.
Que faites-vous'.' Vous êtes venu à Paris sans doute, je ne vous ai point vu. J'ai passé Juin dans la foret de Fontainebleau. Depuis le 1'^'' juillet je travaille ferme, •et j'achève mes Plulosoplioi classiques contemporains, Maine de Biran, M. Jouffroy, un ai'ticle sur les causes du spiritualisme, plus deux articles de conclusion sur la méthode.
A SA .\11::RE
liiarril/. tiT seiileuibie 1800 .... (domine vous voyez, S. M. l'Empereur a l'honneur d'habiter la même ville que moi.
Je suis parti des Eaux-Bonnes avant-hier à cin({ heures du matin, et pendant quinze heures, perché sur la banquette, j'ai vu la plus belle partie du Béarn ; un ciel bleu d'abord, puis des nuages de nacre, point trop de chaleur, un vent doux, un bon roman dans ma poche pour les moments d'ennui : voilà une des plus agréables journées de mou voyage. Nous avons suivi la riche vallée du Gave, sorte de coupe regorgeante, pleine de moissons de mais, ayant poui' bord des collines à droite, puis la longue chaîne vaporeuse des Pyrénées à gauche.
Décidément il n'y a rion de tel que les paysages; je suis paysan de cœur, et (piaiid je vois des bois, des prés, de l'eau, des cultures, je ne demande plus rien, je suis content.
l*ayonne est une ville assez |ii(i|irelli', iiidilié espagnole ; partout des Espagnols eu veste et culotte courle de velours ; presque toutes les enseignes sont en espagnol, le français en regard. Pour monument, une horrible cathédrale, non finie, avec un clocher arrêté au milieu depuis ti'ois siècles, ayant l'air «l'un moignon; de lourdes niasses de pierres jualndroilement collées, des b()uti(pies nichées dans les creux comme des cluunpignons parasites ; et tout à côté, comme contraste, un frais, joli, moderne palais épiscopal. Les grandes rues sont bordées d'arcades couune la rue de lîivoli, mais écrasées et laides. Ce (piil y a de cliarmani ce sont les quais. La rivière est très large, remplie de navires qui lloltent comme des oiseaux. Les mâts effilés, les vergues se détachent avec une grâce infinie contre le ciel blanc, rayonnant, qui a tous les sourires et toute la fraîcheur du matin. Le soleil se lève sur la rivière ; elle resplendit comme une nappe d'argent. Il y a de petites bandes de nuages, lisses et éclatantes comme des coquilles à perle, enchâssées dans le bleu lumineux lointain qui semble transparent, aussi beau qu'une pierre précieuse (le la|)is-la/.nli. Toul le (juai esl bordé d'une (riple allée de \ieux arbres. Personne le matin ; rien de plus gracieux que celte longue promenade solitaire où les feuilles tremblent sous le faible vent de la mer, auprès
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do l'ciu luisante qui coule sans (lois el sans eirort entre doux rangées de collines, pendant qu"à l'horizon s'allongent des forêts de pins d'un vert tendre, et que le fieuve courbé s'enfonce en tournoyant dans une perspective indistincte. Pourquoi ne vient-on pas vivre sur le quai à Bayonne? Je me réponds qu'au bout de huit jours je ne sentirais plus ce charme, et qu'au lieu de regarder je penserais à mes affaires et à mes tracas. Il y a cent choses amusantes : dos matelots qui grimpent et arrangent leurs voiles, dos bateaux de poutres (juo des bœufs déchargent, des navires en construction, élevés en l'air comme des carcasses qu'on dissèque ; des corderies en plein air, où les ouvriers, le corps entouré d'une liasse de chanvre, reculent serrant les fils et allongeant la corde qu'ils tissent ; et par-dessus tout la nouveauté et la distraction.
J'ai passé deux heures à la bibliothoquo. Le bibliothécaire, avec une extrême complaisance, m'a fourni une pile de livres et documents sur un joli petit massacre du xiV^ siècle qui pourrait faire une nouvelle dans la deuxième édition du voyage aux Pyrénées*. Malheureusement, pour la faire bonne, il faudrait avciir vu tuer cinq ou six honnnos, et je ne sais pas si je l'écrirai.
La mer s'apei'çoit à une demi-lieue |)our la }»re-
mière fois, pareille à un nuage bleu. La côte est aride; du mauvais gazon déchiré, quelcjues brins de tamarin ra-
1. ('."osl riiistoirc de Pé de l'ny.-iiir. .lioulée au l" ciiapili-e.
A.NNÉKS I8:)J-18J0 1 ',:,
hou^i'i,, voilà la végétation. Le port consisie en deux ou Irois cri((ups, l'iuic f'orl large ; je n'ai encoi'e découvert, iii on mer ni à terre, aucun navire. A cinquante |)ieds de la plage," il y a d'énormes morceaux de terre et de pierres détachés par la vague, mordus, usés, fouillés, creusés de cavernes où l'eau s'engouffre en aboyant et sort en gerbes d'écume. Quelques-unes, très hautes, semblent formées par les grandes marées de l'hiver ; ce sont (les arcades où l'on va s'asseoir, ('e grondement (le l'eau engouffrée, clapotante, brisée par d'auties vagues, est éternel, he loin on croirait entendre le mugissement dun troupeau d'éléphants, lîien d'agi'éable au goût moderne; le village est éparpillé en haut, en bas, à droite, à gauche, pèle-mcle, conmie des soldats en déroute ; partout des hôtels et des murs blancs régulièrement percés de fenêtres régulières. Il faudrait un peintre du xvn" siècle pour y prendre plaisir. Kegardez un Sébastien f>e Clerc : deux ou trois longues collines sèches, (pielques i)àlinients d'aspect monumental, la C('>te à perle de vue, un phai'e, puis la mer sans bornes, cela ferait pour lui un paysage; pour nous, non. Certainement la mode seide et Sa Majesté y attirent le |mblic.
Mais vers le soir l'aspect du Midi est subliimv On découvre la côte d'Espagne, bande blanche presque indistincte, onduleuse, et les conlouis des montagnes (Ml pyramides irrégulières, adoucies par la distance. Uien de plus vaporeux, de plus aérien, de plus tendre. La côte fran(:aise, toute sablonneuse, se courbe mollement et se fond dans la mer.
U. l'MNF. COHRESPOMIAM r 11. 1 ()
l'fli COHHF.Sl'O.NDANCE
La mer bloiio rayoïinanle, rayée sur le bord par dos rangées d'écume, étale ses petits flots innonii)rables sous le plus puissant soleil, el des nuages hiancs coinnie des cygnes balancent leur duvet de neige dans l'air transparent. Cette transparence de l'air et cet éclat du ciel font autour d'eux comme une gloire angélique. Avec un peu dimagination, on les prendrait pour des êtres supérieurs nageant dans l'extase di^ la béatitude ; ce vol sublime et immobile dans cette inondation de lumière a dû donner aux gens du Midi l'idée de leur paradis.
Le soir, je suis monté sur une plate-forme verte où il v a une croix ; point de lune, luais des étoiles partout qui laissaient entrevoir vaguement l'immensité de la mer. La côte noire, semée de lumières, est une grande masse indistincte; la lampe du pbare brille et baisse par intervalles mesurés. On ne voit autour de soi que des choses grandioses et douteuses, et le sourd roulement de la mer qui descend fait comme la basse de ce spectacle nocturne. Ce matin le ciel est nuageux, le vent violent, les vagues déferlent lourdement. La mer, d'un gris terne et verdâtre. blancbit à Ihorizon avant de se joindre au ciel plombé.
Voilà toutes mes sensations.... Si j'étais About, j'écrirais des choses amusantes. La plus jolie fdle du monde ne peut donner que ce qu'elle a. — Je prends des bains de mer, et je vais employer ces deux ou trois jours-ci à courir.
AMNtKS ls:i5-l«:.(j. I'h
A i;RM:sr rknan
l'iiris, ."( janvier 1857
Un do vos colLilxtriilciirs'. Monsieur, qui a le plaisii' (le vous lire hciiicodp, vl l'honneur dt; vous admirer toujours, vous prie de vouloir bien accepter ce livi-e. (]e qu'il pense des vôtres, il n'ose pas vous le dire, par l)ure politique. Il a besoin, pour parler de vous, que vous ayez le dos tourné. En attendant, jugez-en par ses lectures : il aime passionnément l'histoire et dans l'histoire les choses générales; il a vécu la moitié de sa vie dans la psychologie, et a fou(;lié la physiologie pour comprendre ce (pie sont les crânes, l'hérédité et les ra(;es ; il a lu les philosophes allemands et à peu près tous les philosophes. C'est vous dire ce qu'il pense d'Averroès, de VHistoire des langues sémitiques, des articles sur le Langage et de tant d'autres choses. Aujourd'hui il offre un petit livre de critique à m» critique, un petit livre de philosophie à un philosophe qui, sous prétexte d'éviter la philosophie, la fait entrer partout, même à l'Académie des Inscriptions et belles-lettres, un petit livre d'histoire à celui qui importe la psychologie dans l'histoire ; et il vous prie d'agréer cet hommage, non pas de votre serviteur dévoué (il a horreur des phrases), mais de votre lecteur le plus ancien et le plus attentif.
1. Cette lettre, déposée chez M. Renan avec le volume des Philosoj)/tes français, est le début des relations de MM. Renan et Taine; ils collaboraient tous deux au Journal drs Débats.
I4.S CURRESPO.NDANCE
A SAINTE-BEUVE
Paris, janvier 18.')7 Monsieur',
Quand un commenranl, son livre en main, vient trouver un maîlre, il tourne son chapeau entre ses doigts, il ne sait où s'asseoir, il cache et découvre le pauvre volume, il commence des phrases et se trouve sot. Tout à l'heure, dans l'escalier, il pensait tout haut et sans trop de peine : « Inventeur d'une méthode de critique, le plus tin des psychologues, le peintre le plus amoureux et le plus délicat de la vie. » Sa conscience marmottait tout cela et bien d'autres choses. Une fois dans le salon, la voilà umelte. Il tend le livre, salue vite et s'en va. Je salue et je voudrais bien m'en aller. Hélas, j'en ai vingt raisons. J'ai parlé ici de philosophie; à ce nom, je sors encore plus vile. Mais j'écouterais bien volontiers aux portes, s'il s'agissait d'écoutei' votre jugement, quel qu'il fût.
1. freiiiiére lettre de II. Taine à Saiiile-Il(>uve. déposée avec le voUiiiie des Philosophes Français ; M. Taine ne lut présenté à Sainte-Beuve ipi'après les deux grands articles qne celui-ci lui consacra dans le Moiiilcnr (0 et; 10 mars IS.')?). Voir p. 03.
CIIAIMTRK m
( 1X57-1 8ÔU)
l'rt'inières traces d(! laliguc : M. Taiiie est lorcé d'iiilcrroiiipio ses travaux. — Articles parus dans cetle période. — l'tdjlicatioii des Essais de crilique et d'histoire. Voyaj,'e en Belgicpie, en Hollande et en Allemagne. — Correspondanec et ^oles de Voyagi'.
Au moment où nous sommes parvenus, il semblerait qu'après tant de traverses, Ilippolyte Tainc eût entîn atteint le port ; il avait à peine vingt-neuf ans et sa renommée lilléi'aire était presque incontestée. Toutes les portes s'ouvraient devant lui. sauf celle de l'enseignement officiel auquel il ne tenait plus; et il avait sur le chantier deux grandes œuvres dont une seule eût sufli pour illustrer sou nom. — Mais si les Eaux-Bonnes avaient guéri sa laryngite, il ne devait pas tarder à payer plus chèrement la rançon de ses excès de travail; au lendemain de ses premiers succès, il fut arrêté par une crise de fatigue cérébrale et de dépression nerveuse qui dura pendant plus de deux ans : elle le contraignit à suspendre complètement ses travaux philosophiques, qu'il ne devait reprendre que dix ans plus tard; il lui fallut renoncer aussi en partie à ses études littéraires; il n'écrivait plus que de loin en loin, achevant des articles déjà esquissés, retouchant ses premiers livres pour des éditions nouvelles, et condamné à de longs mois de corn-
i:.0 CORRESPONDANCn
])lL'(e iiiacLioii |)L'ii(laiit lesquels il élait incapable luèiiie d'une lecture suivie. — L'été, il se réfugiait à la campagne, courant les collines d'Orsay ou la forêt de Fontainebleau; il herborisait à l'aide de la petite Flore de Mérat, causait médecine avec son beau-frère', l'accompagnait dans ses courses, interrogeait les paysans et les petits artisans des villages qu'il visitait, et se consolait un peu des misères de sa condition actuelle en s'emplissanl les yeux de verdure et en écoulant les graves harmonies des arbres qu'il aimait tant. Mais dans les mauvais jours d'hiver, l'inaction devenait un véritable supplice pour cette âme avide de connaître et de répandre la manne recueillie laborieusement. 11 trompait son ennui avec quelques visites amicales, un peu de musique, des promenades au Jardin des Plantes et sur les quais de l'Ile Saint-Louis où il habitait alors; penché sur la Seine, il regardait décharger les lourds bateaux de pommes descendus des vergers normands : bien des années après, l'odeur des pommes entassées évoquait en lui le souvenir de ces courses solitaires et de ce temps d'épreuve; — ou bien, pendant de longues heures, étendu dans son cabinet, les yeux clos pour éviter le grand jour qui blessait sa tête endolorie, il se faisait lire par un petit secrétaire à la voix monotone, de lourdes compilations historiques; entre autres le Journal de Dungeuu, le Monileur universel et les quarante volumes de VHisloire parlementaire de la Révolution Française par Bûchez et Roux, dans lesquels il puisa ses premières opinions sur les princqiaux acteurs du grand drame révolutionnaire. — Parfois encore, pour essayer de retrouver le sonuneil disparu, il se livrait à des exercices fatigants; il descendait à la cave et fendait du bois comme un manœuvie; il disait plus tard en souriant que ces heures de travail dans les ténèbres lui avaient appris à discerner les dégradations