‹ Sa vie et sa correspondanceChapitre 76 sur 141 · tmm;. — ronr.EST'OvnwcE. I · texte numérisé non relu

tmm;. — ronr.EST'OvnwcE. I

:;l(l C.Ol'.llKSlMl.NnA.NCE

(|ii('l(|ii('s Ijoiils (1(^ notes. VoilA ina vie; poiii' los idées iiiléressiintes, je n'en ;ii eu liiière; ee qui in";i le pins amusé, c"esl le Lirrc des Rois de Firdousi, le Voijofie en Espaç/ne do Mme d'Aulnoy (xvu'^ siècle) et Slielley. Cet Anglais, qui est médiocrement loué dans son pays et inconnu en France, est un poète rare, et (ont à fait de premier ordre. Quand il met en scène des hommes, il esl mauvais, mais (piand il s'asiit de choses idéales et naturelles, quand il parle du ciel et des nuages, il vaut les plus éthérés de tes Allemands.

Tu vois ma vie, mon cher ami, c'est notre ancienne vie d'École; creuser dans un trou, tous les jours à la même place, et s'obstiner à faire ce trou. Je doute que, cette année, j'y arrive; du moins j'y ferai tous mes efforts; je me sens serf, je voudrais en être hors. J'ai encore lord Byron à faire, ce sera un grand article isolé, conuue ceux que j'ai écrits sur Swift, Milton, etc. Après cela, il faudra refondre et récrire les cinq chapitres du commencement, deux tiers de volume.

De nouvelles que le dirai-je? Assollant, que j'ai vu hier, fait des romans et doit tenter, aujourd'hui vendredi, une seconde leçon rue de la Paix, snr Courier; sa première il y a six mois a été un fiasco. Ces leçons se paient 60 francs. — Challemel-Lacour va partir pour Pau, la vie y est moitié moins chère qu'à Paris; il pourra peut-être l'hiver faire là un cours pour les étrangers riches, et cependant travailler pour les libraires. — Pvenan est revenu d'Orient triste comme un hibou. Berthelot est échiné. — Je ne vois plus

l'n'vosl qu'on passant. — FJoissiera ouvert son cours au Collège de France par une leçon bien éci'ilc; il aura ()0 pei'sonnes. — L'homme le plus en vue, ce mois-ci, a été About. 11 s'est retiré sous sa tente et fait à Saverne un nouveau roman; on le représente comme un Machiavel, c'est le pins imprudiMil des hommes. — Ce qu'il y a de mieux certainement cette année, résout les Lundis dt> Sainle-ilenvi'; en ce ti'mps-ci les plus vieux sont les phis ieiiiies, S,iiiilr-|!euve, Michelet, George Saud, etc.

Tu crois qu'il y a dans tout cela une pâture intellectuelle, j'en doute; la conversation se compose de cancans et de discussions usées pour nous; mon plaisir cette année a été d'observer, en vue d'un roman futur; j'allais dans les salons comme à raniphithéàtre. Je pense que toiil iKnniiie cultivé et intelligent, en l'amassant son ex[térience, peut faire un ou deux bons romans, parce qu'en somme un roman n'est qu'un amas d'expériences. Regarde les Anglais et Anglaises. On voit pulluler chez eux les romans, les voyages, tous passables; cela entre dans l'éducation comme le talent d'écrire un article ou de faire un speech.

Pourquoi n'essaierais-tu pas comme moi, dans tes longs loisirs? Un livre est toujours bon quand on y met des faits vrais que d'autres n'ont point observés, et chacun possède de tels faits, ayant vécu dans un certain monde spécial ignoré des autres.

Et Cowper! En avant Cowper. Lis Cowper. As-tu emporté Cowper? Que dis-tu de Cowper? Aimes-tu

'21^2 (;ui'.r.ESl'UM>ANCE

Cowper? Tu es un chien, une oie, un dindon, un acaeèphe, un rectour, un proviseur, loul ce qui! y a de plus gélatineux, si tu ne fais pas Couper.

Il pleut, je regarde la rue par ma fenêtre; pas un passant, de temps en temps une voiture de roulier. Nous vivons cloîtrés ici; la société y est intolérable : des épiciers retirés qui font les gens d'importance. De temps en temps l'enveloppe polie crève et laisse voir la vilaine héte commerciale. La personne la plus intéressante est un chat de ta connaissance, nommé Zizi, fourré et majestueux comme un domestique de bonne maison.

Bonjour, mon bon Ed, et courage; à la fin de l'année, lu auras ta l'acuité, lu feras la coqueluche des dames, tu épouseras la fille du maire, tu m'inviteras à tes noces, et nous pliilosoj)lierons ensemlde sur les futurs contingents. B., L., qui se sont mariés récemment, ont chacun un futur contingent en train d'arriver à la lumière.

A EDOUARD DE SUCKAU

Orsay. '20 juiret IS>M

Mon bon Edouard, voilà trois mois que nous ne nous

écrivons pas. Mon excuse est ma maudite tête; elle ne

va qu'à moitié bien, j'ai passé plusieurs semaines sans

rien faire, et encore maintenant je travaille tout au plus

trois heures par jour; de sorte que je lecliigne quand il s'ajiil d'éci'ire, uiènie à mon excellent ami.

Mais toi, tu es sans excuse, puisque tu as la tête libre et (pic tn l'ennuies à Angers. Quoi de neuf'.'... J'ai vu un arlicle de loi dans la Revue, voilà ton seul signe de vie. Donne-moi donc de les nouvelles.

Pour moi, mon cher ami, je suis depuis (jualrc mois dans le xviu'' siècle anglais jus(pi'au cou. Liie est déjà long, mais il faul tant (h; temps pour digéi'cr! Cela fera deux articles pour la Revue des Deux Mondes, j'en ai écrit à peu près cinquaiUe pages, lu vois que je n'avance guère. Le métier d'écrivain est échinant et ne rapporte point d'ai'gent. Les seuls profits, ce sonl les lettres et visites de gens gantés ou non gantés qui viennent vous demander un article ou une reconmiandalion, el je me passerais bien de ces prolils-là.

■le suis à Orsay depuis six semaines; j'herborise un peu, mais j'aurais grand besoin de ta direction, pour cela comme pour rallemand que j'écorche dans un de tes Gœlhe.

Prévost est loujouis nerveux; lu as remarqué son absence d'un mois aux Débats; sa maladie l'avait repris. Par bonheur il en est quitte. Mais il dhie tous les jours en ville, il a les succès de la politique, de la famille, de l'argent, du plaisir. Je crois que son train de vie n'est pas sain; il le sait, il n'y a rien à lui dire. M. Havet a été tout à fait malade. M. de Sacy a eu une fièvre bilieuse. Notre métier tue. Ah! que je te souhaite dans

une bonne Facullo, bien coi et paisible! Sais-lu quelque chose à ce propos?

D'idées intéressantes, je n'en ai guère. J'ai écrit dans Sluart Mill celle qui m'avait le plus attaché cette année, à savoir qu'il n'y a que des phénomènes, que la matière est un système d'altraclions el de répulsions ordonnées par rapport à des formes géométi'iques, eîc. J'ai Irop peu de santé pour méditer longuement sur ma théorie des Lois en histoire. Tout cela est resté cru, non digéré; il faudrait que je t'aie là comme à l'École pour en bavarder librement, par aperçus et tâtonnements. Le temps de la grande fermentation et production est passé. Cette nouveauté fleurie de la première intuition s'est fanée, et nous piochons bourgeoisement, patienunent, chacun dans le sentier que nous nous sommes tracé.

La seule grande belle découverte dont j'entende parler est celle de M. Kirchhoff ' sur les raies du spectre solaire, sur la désignation de chaque corps simple par un système de raies spéciales, et sur la composition de l'atmosphère du soleil. On étudie vigoureusement en Ce moment la lumière; il y a les expériences de Fizeauqui prouvent qu'elle va plus vite dans l'eau que dans l'air, et celles de Becquerel fils'* qui prouvent que tous les corps sont phosphorescents. Vois aussi les l'apports

1. Kirclihoff (Gustave-Robert), physicien allemand, 1824-1887.

2. Fizeau (Annand-Ilippolyle-Luuis), niembi'e de l'inslilul, 181',l- •18%.

3. Becquerel (Alexandre-Edmond, iiliysicien. membre de Flnstilut, 1820-181)1.

ANNKKS l,S(i(l-I,S(M •>]:>

(le lit Socit'lL' (le hioluyic sur l.i l'evivisccncc; la coiieliisioii li'ès ckiiro est (jiic la vir n'est que l'orgaiiisalioii en aclioii.

Jo te serre la luaiii, mou buii \'a\, et je t'eiiihrasse avec un grand désir do recevoir des nouvelles de loi.

A M. C(m.\L;Lis m: wm'

Ors;iy, '20 septemljrc l.S(3I Mon cher ami.

Je le remercie des lettres (|ue lu m'as renvoyées. Il y en a une de M. Duruy; il paraît qu'on n'était pas encore absolumenl déeidé à laii'eune vacance à Saint- Cyr. Il pousse vigoureusement à la roue, et le général Itiondel aussi. L'allaire va se décider, je pense que la lellre de M. (iuizul sera d'un grand poids.

Je vous suis bien obligé, mes chers amis, de votre accueil si franc; je vous dois encore autre chose; il me. semble que j'ai a|)pris chez vous ce que c'est que la l'amilie. la maison et l'héritage; je n'avais encore vu que des rassend)lements, des logements, el des successions; j'ai vu pourlant déjà bien des intérieurs; mais la vraie concorde, le vrai bon sens, la vraie aulorilé y manqui'nt. (ie (piil y a de mieux, c'est que je vous crois capables de subir le malheur, sans vous désorganiser ni vous troubler.

1. Kcrit ou rovcnnnt (riiii séjour au Yal-IUclier. clic/ M. (luizol.

216 r.OIUlKSl'OMlANCE

Vtnix-lii iMppcIci' ,'i riiiillaumc sa promcsso pour oclobrc'.'Ji' resterai pi'obnhlt'iiionl ici jusqiraii 1') ou au ■20; s'il me donne un bout d'après-midi, je lui montrerai un paysage bien fin et bien gracieux.

Je suis allé à la Revue de l'hislruclion. Ton .lederson y était. J'ai parcouru la liste des rédacteurs; d'après mon avis, on priera M. Dreyss de faire l'article; c'est un lionmie rétlécbi et instruit.

Il y aura peut-être des tiraillements pour mes articles à la lîeviie des Deux Moiulr^. M. de Mars a ouvert des veux grands comme d<>s coquilles de noix, quand je lui ai dit que ma demande était une condition >^inr ([ua non. Il en référera au grand souverain, qui maintenant ne revient à Paris que la veille du numéro, et trône dans sa terre de Savoie.

Mon respect à ces dames et à M. Guizol ; une bonne poignée de main à toi et à tes frères.

A ]M. CUHNELIS DE VVITT

Paris, 18 octobre ISGl Mon clier ami.

J'ai eu une audience de M. Rouland qui s'est montré fort aimable.

Il m'a d'abord répété les objections contenues dans sa réponse à M. Guizot. J'ai vu qu'il considérait le nouveau cours comme lui cours de collège et je l'ai

a.nm';i:s isoo-isim 217

(Irlrompr. Je lui ;ii ('\|)li(jii('' (|iril était analogiioà celui do l'Ecole poiylccliniqui', (ju'il s'agissait d'ouvrir et d'exciter des esprits, etc. Là-dessus, il a changé entièrement de ton, il a déclaré qu'il ne s'opposait plus à ma candidalMi'c, (pic même il l'acceptait, ipi'il était iieurcux de me voir rentrer dans l'enseignement, (pie plus tard même il pounait se présenter quehjue chose à l'Kcole normale ou ailleurs; de sorte (pie je regarde la nominalion conuiu» presque absolument certaine.

La seule objection est contre la trop grande étendue du cours, et mon avis est un peu le même.

Je n'ai pas besoin, je ci'ois, d'abuser une seconde l'ois de la bienveillance de M. Guizot. Je n'ai plus qu'à le remercier; son obligeance est égale à son accueil.

Les pi'ofcssioiis (if foi cl le ton de la conversation de M. noulaïul m'ont paru beaucoup plus lil)érales et plus aimables pour moi que le ton de sa lettre. Il n'y avait plus la moindre nuance de blâme, il exprimait simplement un dissentiment personnel, et approuvait les investigations libres el même hardies de l'esprit scientifique.

J'ai vu C.uillaume ici. Il abonde dans le sens du Casaubon.

i218 CORUESPOM}ANCE

Page 1