‹ Sa vie et sa correspondanceChapitre 82 sur 141 · TMNi:. — citiinKsi'oMKNii:. II. Jf · texte numérisé non relu

TMNi:. — citiinKsi'oMKNii:. II. Jf

242 CdlUlLSI'U.NDA.NCL;

quelque cliuse d'un chanoine oii d'un gros cli.it inrticu- It'ux, iirudcnl. l'iie hMe irrégulièro, blafarde, un |ieu cliinoise, crâne nu. avec de pelils yeux malins, et un sourire doucereux, lin. Posilivemenl, il y a un fonds ecclésiasiique, houinie du monde. Puis des éclats et des éclairs, la franchise, la force de croyance font explos-ioii.

Conversations avec E. Benan et M. Berthclul.

Août

J'ai bien vu llenan chez lui à Chalifer et chez moi toute une soirée.

Avant tout c'est un homme passionné, obsédé de ses idées, obsédé nerveusement. Il marchait dans ma chambre comme dans une cage, avec le geste, le Ion bref, saccadé de l'invention sursautante. 11 est bien différent de Berthelot qui se tient tranquille comme un boHif patient de labour, mâchonnant son idée, appuyant dessus. C'est l'inspiration par conti'aste avec la méditation.

Aucun des deux n'a les habitudes analytiques de Condillac, comme Bertrand le mathématicien. L'un fermente lentement, obscurément, l'autre fait explosion. Aucun d'eux ne va en avant méthodiquement, passant du connu à l'inconnu.

llenan est parfaitement incapable de formules précises, il ne va pas d'une vérité précisée à une autre. II tâte, palpe. Il a des imp7'essions, ce mot dit tout. La phi-

.\.N.Ni:i:s i.s(.i)-i8(ir> -iiz

losophie,les£^(''néralisations ne sont iioiir lui ({ncle i-cloutissomiMil, l"('cho dosclioscson lui. Il n'a pas de syslèine. mais des aperçus, des sensations.

Kn métaphysique, il est tout à fait flottant; de preuve, d'analyse, aucune. En gros, c'est un Kanl poète et sans formule, tout à fait comme Carlyle; je lui ai lu des morceaux du Sarlor resarlKs, il les a trouvés admirables. — Il admet (pie nous n'apercevons (pie les phénomènes et leurs lois, (pi'au delà est un abîme, un X d'où ils dérivent, (|uc par le sentiment sublime du devoir nous en soupçonnons quekjiie chose, peu de chose; nous savons seulement que dans cet au-delà quelque chose de sublime correspond à la sublimitt^ de notre sentiment du devoir.

En tout cas, ce n'est pas unt> [lersonne. La personnalité, l'individualité ne se rencontrent qu'au bout de la pliysiologie, à l'exti'émité des phénomènes et non à leur commencement. Ainsi pas de Dieu-persoime.

Tour l'àme, il ne croit j)as à l'immortalité personnelle. Il n'admet que celle des œuvres : (( Mou idée, l'idée à laquelle je me suis dévoué me survit; je me survis en elle, à proportion de l'amour que je lui ai porté, et des pas que je lui ai fait faire. »

.Néanmoins, il laisse toujours une lacune que la foi, le symbole seuls peuvent remplir, quoique par de simples allégories et des présomptions pures : c'est la nature de cet X suprême et de la correspondance de l'àme noble avec cet X.

Un sceptique qui, à l'endroit où son scepticisme fait

•m COlUŒSfONKA.NŒ

un trou, ic bouclie avec son mysticisme. Berllielol a li cl m'a appelé homme à casier, à étiquettes, quand j'ai dit à Renan que c'était là sa définition.

Pour tout le reste, pour tous les faits psychologiques, historiques et autres, il est purement positiviste, et ne croit (pr.iiix lois iinini'cllcs; il nie absolument toute intervention surnaturelle.

Des trois, je suis le plus positiviste, le moins mystique. J'admets que les causes ne sont que les abstraits ou universaux. — Berthelot dit que le type de la cause est notre volonté dans l'elfort, notion irréductible. Son originalité est de res^arder la force, non seulement comme un principe, mais comme produit. Ainsi le corps vivant composé de forces élémentaires est néanmoins dans sa totalité une force individuelle. L'espace et le temps n'existent qu'en regard de notre esprit. En somme, il n'y a qu'une force unique, non divisée, parfaite, qui nous appai-ait divisée et par parcelles et qui est Dieu.

Renan n'est pas du monde, il ne sait pas causer aux femmes; il lui faut des gens spéciaux. 11 n'a pas le tact des opportunités, de l'intrigue. C'est avant tout un homme plein de son idée, un prêtre plein de son Dieu. 11 s'estime à ce titre et autant qu'il faut.

Son procédé pour écrire est de jeter des bouts de phrases, des tètes de paragraphes par-ci par-là. Quand il est arrivé à la sensation d'ensendile, il soude et fait le tout.

11 m'a lu un grand morceau de sa Vie de Jésus. 11

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refait celte vie délicatement, mais arbitrairement. Les documents sont trop altérés, incertains. Il met ensemble sur l'époque de Nazareth toutes les idées douces et agréables de Jésus, en écarte les tristes, fait une pastoi'ale myslicpie aimable. — Puis dans un autre chapitre, il met toiilcs les nit'iiact's. (ouïes les anierlumes, (|u'il rai)|)oile au voyage à Jérusalem.

Kn vain Herllielol et moi nous lui disons que c'est nicltrc nu roman h la place de la légende; qu'il gâte h^s parties certaines par un mélange d'hypothèses, que tout le parti cléiical va triompher et le percer à cet endroit faible, etc. - 11 n'entend rien, ne voit que son idée, dit (pie nous ne souunes i)as artistes, (ju'uii traité simplement positif et dogmatique ne rendrait pas la vie. que Jésus a vécu et qu'il faut le faire revivre, que tant pis si l'on criaille, etc. — Maïujue de prudence et de polili(pie.

ha boime vieille Madame llenan est douce et digne; elle a quatre-vingts ans, me fait conter l'histoire de mon patron saint llippolyte, lève en souriant les bras au ciel en voyant ce qu'est devenu son fils si pieusement élevé.

.jO Avril 180'2

11 est diflicile de répondre dune manière exacte aux (juestions que vous avez bien voulu madresser. La per-

sonne dont il sagit emploie le mol lu-rilé clans un stMis 1res vaste et très vague; j"ai relu sa lettre et si je la comprends bien, c'est une source de consolations qu'elle cherche beaucoup plutôt qu'un système de connaissance. Elle voudrait de la force plutôt que de la science et ne souhaite les démonstrations que pour arriver au calme. Je vais donc répondre à sa demande cachée et non à sa demande ouverte; veuillez m'excuser auprès d'elle si je me suis trompé.

Tout dépend de son état présent; j'espère, quoique sans indiscrétion, le comprendre. Elle a perdu sa patrie, et cette infinité de sympathies qu'on rencontre dans les gens, dans les idées, dans les sentiments, dans les mœurs, dans les physionomies et jusque dans l'esprit (les maisons et des arhies. IlIIc a perdu sa fortune, en partie du moins, et en même temps cette confiance, celte liberté et cette ampleur d'action, cette facilité de diversions et de vie qui allègent beaucoup de maux, cjui délivrent de bien des servitudes, qui conviennent à des sens délicats, qui instituent des habitudes d'élégance, et qui, une fois supprimées, laissent derrière une longue contrainte et comme un malaise journalier. Elle a soulfert de chagrins plus intimes, elle en souffre encore et toutes CCS peines ont rencontré une Ame extrêmement sensible, sensible à tous égards, par finesse d'esprit, par culture artistique, par bonté innée, par noblesse instinctive, par générosité naturelle. Beaucoup d'autres circonstances ont encore accru cet état maladif. Elle a choisi pour art principal la musique, le

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moins raisomiablc do tous, le plus propre aux lèves, aux émolions, el, parmi les composileurs, elle a aiuié les plus douloureux, les plus fanlasliqucs cl les plus inquiets. Elle a goùlé dans la littérature les écrivains qui ressemblaient le plus à ces maîtres, el s'est nourrie longuement de rêveries et de sensations. l'our coml)le, elle a évité de sortir, par dégoût poui- la platitude des objets qu'on voit et pour la grossièreté des gens qu'on rencontre; en sorte qu'elle s'est ôté roccuj)alion et le l'enouvellenient d'esprit ((ue le cliangenienl, l'activité et le commerce des hommes ne manquent jamais de donner. Enfin son sexe, son âge, sa naissance et sa l'amille l'ont empêchée d'avoir un emploi et un but, i\n ménage, un métier, des intérêts d'enfants, de fortune; son ardeur d'esprit, sa capacité de dévouement n'ont su à quoi se prendre; et les 1res grandes forces qu'elle possède, s'étant retournées contre elle-même, ont insensiblement alléré sa santé.

Vous jugerez vous-même si ce portrait est exact. S'il l'est, il est visible que cinquante volumes de bons raisonnements ou de hautes idées ne pacideront pas cette âme; elle n'y trouvera qu'une distraction; autant vaudrait conseiller l'opéra pour guérir la migraine. Le mal de cette personne provient de l'inaction de ses hautes facultés et de l'impuissance où elle est de prendre intérêt à quelque chose. Elle a besoin de juger que quelque objet est bon et beau, de vouloir l'atteindre, d'y travailler tous les jours, d'employer à ce travail toute sa volonté, toute sa sensibilité, tout son esprit; le

'^IX COHIIESPONDANCI:;

iclonlibsciiit'ut dos ancions chagiins ii'e&l si f(»i'l et la blessure des chagrins présents n'est si vive que parce que toute son attention est concentrée pour écouter l'un et sentir l'autre; le seul remède est de tourner son oreille et sa pensée ailleurs.

Une seule chose le peut, qui est un système dadion. de travail, avec un noble but à atteindre, celui dont j'ai déjà parlé, l'art et d'écrire et d'inventer. Il faut qu'eliti se dise résolument et tous les malins : je veux être écrivain. D'autres l'ont pu, toutes voisines, sur des idées modernes, avec honneur, miss Broute, Mrs. Gaskell. Elle le peut aussi, j'en suis certain, et je le lui affirme loyalement sans flatterie ni arrière-pensée. Cette sensibilité si délicate, si souvent blessée, si originale, si ennemie du vulgaire est la plus vive source d'invention; l'invention consiste uniqueiuent à avoir une impression spontanée, subite, toute personnelle et indépendante, sur chaque objet et chaque événement. Elle l'a, vous le savez. Mais cette impression ne sait pas encore se traduire, se résoudre en idées, se décomposer en petites phrases exactes, se classer; il y a un métier à ap- [irendre, un beau métier, car il est fondé sur l'observation de toutes les lois de la vie et de la nature humaine. C'est une philosophie en action; c'est en l'étudiant (ju'elle apprendra ces vérités qu'elle aime; c'est pour le posséder qu'elle doit lire ces livres philosophiques qu'elle demande. Elle peut y rapporter tout; elle y liouvera tout; les artistes sont les premiers des philosophes, car ils savent mieux les faits que les philo-

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soplios, ils les vriificnt plus souvent, d»' plus pi'ès, ils sont plus prati(piL's cl moins obscurs, .l'oso oncoro ;ijoii(LM' mie raison qui serait de l'emphase poui' (oui. autre, mais qu'elle comprendra. On doit quelque chose à sa nation, à son siècle, à son espèce et cela par strict devoir de probité; on en a reçu immensément; il n'y a pas une idée juste, humaine ou vraie, qui n'ait coûté aux liomnies qui nous les ont ac(|uises toute une l'ançon de labeurs et de misèi'es. Tout ce que nous estimons dans nos pensées et dans nos senlimenls vient d'autrui; et il est de simple équité de rendi'e à ceux qui viendront ce que nous avons rem de ceux qui sont morts. C'est pourquoi (piicon(jue pense doit élaborer sa pensée de manière à la rendre utile et publique : celui qui connaît les mœurs, qui a pénétré la nature humaine, qui peut mettre en scène des vérités, construire un idéal, celui-là doit aux autres cet idéal et ces vérités; mettre au monde (|U('lques âmes nobles et fines, c'est enseignei- la })sychologie et prêcher la morale; (Jlivier Goldsmith a fait plus avec son Vicar (|ue cent prédicateurs avec cent sermons. (Test insensiblenu;nt, par les légères impressions que laissent ces lectures, par les observations (pTelles fournissent ou suggèrent, que le niveau de l'intelligence et de l'hnniièieté monte; et si je pouvais choisii' pour (piehpi'un entre tous les avantages de la fortune, de la puissance, du succès, du repos, de raniilié, je n'en prendrais aucun : je voudi'ais qu'il fût artiste, écrivain plutôt qu'artiste, romancier plutôt (pi'écrivain, et je cioirais p<»ur lui-même comme pour

les autres ne pouvoir rieu choisir de meilleur et de jilus

beau.

Je ne croirais pas non plus pouvoir clioisir quelque chose de plus consolant. La seule chose qui puisse déprendre l'esprit de lui-même et l'absorber, c'est un système. Un coup de volonté isolé peut chasser un instant la peine, elle revient. La consolation n'arrive que lorsqu'on se met à son travail involontairement, paratli'ail; et le système produit seul cette disposition. Un plan de travail et de vie, un ordre systématique d'études, de recherches, saisit l'esprit comme un engrenage; on a dit par exemple : aujourd'hui je sais faire les descriptions, mais point le dialogue. Comment apprendre le dialogue'? Tel l'a su : La Fontaine, Molière, Balzac et ils l'ont réussi spécialement dans tel passage. Je vais analyser ce passage, savoir quelle mélhode, ((uelle espèce d'émotion, (piel but les a l'ait réussir à cet endroit. Cette méthode trouvée, je vais l'essayer sur un autre de leurs morceaux. Je vérifierai par comparaison en quoi j'ai manqué, je comprendrai plus clairement et plus complètement cette méthode; je vais m'y exercei'; dans tant de mois, j'en serai maître. — Le dialogue maîtrisé, voyons le récit. Puis les caractères, puis la subordination des personnages. Puis la dépendance des caractères par rapport à la patrie, à l'éducation, au tempérament, etc. — Peu après, le système d'idées engendrées dans l'esprit est assez abondant et fort pour vivre par lui seul, sans l'aide de la volonté; involontairement, en marchant, en rêvant, on trouve telle idée qui le corn-

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|)lùlc OU le rectifie; de celle-là on pnsse à une autre; le désir vient; on niantjue de telle connaissance, on veut l'avoir; et ce goût est d'autant |)lus fort que cette connaissance est sollicilée et exigée par un plus grand nombre de remarques antérieures; tout l'Être acquis se soulève pour les réclamer. Il ne s'agit donc que d'acquérir cet être, c'est-à-dire de vouloir systématiquement, sérieusement, tous les jours pendant un an, tieux ans, trois ans; j'en suis convaincu, l'iiomme peut se refaite, bien plus se faire; c'est une grande puissance et un noble euiploi d'un esprit élevé et d'un cœur généreux, .le trouve beureux celui (jui reçoit son bonheur de la nature, mais j'admire et j'aime celui qui se l'est créé lui-même, (pii l'a implanté en soi par volonté et par courage, qui n'a pas permis au découragement ou au chagrin de le flétrir ni de le déraciner, qui l'a nouri'i, qui l'a affermi, (|ui le doit tout entier à luimême et à lui seul. Dites à la persoime dont nous parlons qu'elle est digne de se proposer ce but et de tenir cette conduite, que pour elle ce n'est pas assez de se tenir debout contre les accidents extérieurs et dans la régularité de la simple vie honnête, que la plus grande difficulté et le plus beau travail est contre soi-même, que tant de dons si rares, une si prompte et si délicate intelligence, un si vif sentiment de tout ce qui est généreux et grand, une large éducation, une ouverture d'esprit si facile et si naturelle vers toutes les hautes vérités modernes méritent, non pas d'être employées par elle et contre elle de manière à la détruire et à la

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consimiei', mais d'être conservées avec soin conune des plantes précieuses, d'être cultivées, d'être l'orlifiêes pour (leurir, pour porter les fruits qu'elles doivent aux autres et ({u'eHes leur ont promis. J'ose lui dire que s'il est dans sa vie passée quelque chagrin intime, elle trouvei-a dans cette affection générale qu'on porte à la beauté et à la vérité une compensation large; que toute tendresse personnelle, fût-elle méritée, finit par sembler étroite; que la seule chose qui puisse combler un esprit complet, ce sont les grandes vues qui embrassent l'ensemble et les grandes sympathies (jui nous font participer à la vie de l'ensemble. Les femmes ordinairement ne s'y associent et n'y pénètrent que par la traduction que leur en donnent leurs pères ou leurs maris. Il est plus beau d'y pénétrer par soi-même. Au bout de toutes ces lectures et de tant de raisonnements qui paraissent secs, il y a la sensation d'un grand mouvement qui nous emporte et qui emporte toutes choses; on y contribue par un elîet très petit, peu importe; l'important est d'y conlril)uer et de s'y sentir conqiris; ce n'est pas le soldat qui gagne la bataille, mais la bataille gagnée, s'il s'est bien battu, il est aussi joyeux que s'il avait tout fait tout seul.

J'éprouverais i)eu dr plaisirs aussi vifs que celui que je ressentirais en voyant la personne (jue vous savez, jtrendre cœur à la vie et accepter mon raisomiement; je tiens à elle comme un peintre à la Sainte Anne de Vinci; je voudr.iis ou\iir les volets pour faire enti'er

AN.NKKS INOO-ISU." 'lU'

l'air, la liiiiiii''re, pour ciiipêcliei' riiiiiiiiclité do la dé- Iruire. Ditos-riioi ce (ju'elle décide.

A ElMil \l',|i hi; -I (KAL

Orsay, 15 juin ISO'J

Mou cher Kdounid, j(> le répouds hieu tard ; c'est que j'arrive d'Angleterre où j'ai passé (juinze jours, et je n'ai ti'ouvé fa lettre qu'au retoui'. J(! suis parti à l'iuiprovisle, j'allais chez des amis, des parents qui avaient ià-has une maison.

Je suis hien content que tu n'aies pas donné ta démission, ou pris un congé. Les frais sont /W//.s- ; c'était connue si on fermait im théâtre la veille de la première représentation, après toutes les répétitions préalables. D'après tout ce que tu m'as dit, il me paraît certain que tu auras ime Faculté à la rentrée; c'était recommencer la vie à nouveau et jeter à l'eau dix ans de galères. Vois-tu, mon cher Ed, la vie littéraire ici, la nécessité de gagner son pain par des lignes noires extraites de la cervelle est trop rude. On n'y gagne presque rien, on vide vite son sac, tandis que dans une Faculté on peut répéter ses cours.

Je suis à Orsay pour une semaine encore. Après, nous retournerons à Paris. Pourrai-je travailler? Depuis un mois je n'ai pas écrit une ligne; j'avais trop mal à la tête, il avait fallu enrayer. Voilà ma lèlure,

'IM COIUIESI'ONDANC.I::

tu vois, iiKui lidii ami, que moi aussi j'ai ma inisùiv. ,1e no sais pas «juaiul je pouirai rcpriMidri' mon livre, et l'oisiveté involontaire, la lèveric à vide finit par ronger.

J'ai tâché d'occuper mon loisir forcé, j'ai rapporte de Londres un nouveau petit cahier. J'avais pris la voie de la Tamise: j'ai été au Derhy, dans les bals de lorettes, dans le quartier des pauvi'os, aux Docks et dans deux maisons de campagne. J"ai copié au British Muséum un auteur anglais du moyen âge qui nous manque ici. Tout Paris était à Londres, M. Berlin, M. Say, Achard, Théophile Gautier, Marcelin, Guillaume Guizot, etc.

Puisque tu parles de lectures à faire, tâche d'avoir : 1" Voya/je en Espagne, de Mme d'Aulnoy, vers 1700; 2" Mémoires sur Frédéric le Grand et sa cour, par M. Thiébault; 5" Le Play, les Ouvriers européens.

Ta lettre me fait bien plaisir à plusieurs égards; je te vois un ami, une promenade, un travail. Qu'est-ce que M. Berlin ' ? 11 n'était pas de notre temps.

J'imagine que tu n'as pas quitté ni abandonné notre cher Cowper. 11 faut l'envoyer à Charpentier, le signer; tu as besoin d'appuyer ta candidature par des titres littéraires. Demande à Prévost s'il est dangereux de rien publier chez Charpentier; en ce cas tu essayerais ailleurs. Je pense qu'à la rigueur on pourrait, sans déshonneur, avoir recours à la JU'i'ue Conteinporaine.

1. M. Berlin (Ernest), professeur et litlcroteur. w en 18."i, ciilré à l'École normale en 1854.

A.NNEtS 18G0-lS(i- ■>:,:,

Uiio étude simplement littéraire et psychologique u'cni;age ;'i rien.

As-tn lu un loin.in de IVonienlin, le peintre, dans la Revue (les Deux Mondes, intitulé I)omitii(jiie'! Je n'ai fait (|ue le parcourir, mais cela me send)le liien. il est joli d'avoir deux talenls e( à un tel degré.

Il y a deux articles curieux de Sainte-Hcuve sur lîenan; ils sont bons aiLssi, pourtant c'est du Sainte- Beuve deuxième qualité, et tirant à la ligne. De plus, il n'a pas voulu être entièrement franc, et son analyse a un but trop visible : être agréable à l'Kmpereur, prépai'er la réouverture du cours'. Impossible de taire de la «-rilique vraie et de ménager les gens. Il faut n'avoir à l'aire (ju'aux morts.

Api'ès un voyage en Angleterj'(.', les journaux français semblent toujours ridicules; mes pauvres Débats euxmêmes me semblent gentils, passables en littérature; mais en fait de politique, pour les discussions, les faits réels, la connaissance de l'étranger, ils sont bien chétifs.

Marcelin prépare son journal, il était à Londres prenant des notes; il aura une foule d'articles, présentant en contraste toutes les parties de la vie à Londres et à Paris. C'est un esprit bien fin, bien original, un réactif bien curieux. 11 veut pour sa prose des es(iuisses, des photographies prises sur place, de petits faits réels. Tu pourrais en rassembler, tu as tant vu la vie de pro-

I. I^e cours de M. Rcnnii au Collèp^e de France, qui avait été suspendu par ordre supérieur.

•2Ô0 COUlŒSi'OMlANCi;

vince! Un signe d'un pseudonyme. Son idée est que le fait l'éel copié tout nu. en style nu, abréviatii', est ce (juil y a déplus intéi'essanf.

Adieu, cher bon Kd, écris-iiioi quelipiefnis, et tâche de te bien porter, je ferai un effort jioin' te donner l'exemple.

A EDOLAF.D Di; SLf^KAU

i'aris, '2 i juillet ISO^i Mon cher Edouard, à mon retour d'Angleterre, conime je le prévoyais dans ma lettre, j'ai été obligé d'enrayer un mois; avec le mois précédent cela en fait deux de perdus. Enfin, vers le 10 juillet nous sommes revenus à Paiis, et je suis mieux; je travaille la matinée à peu près entière et je refais mes Normands ; j'aurai fini, je pense, un peu après la lin du mois. J'attacpierai alors mon Seizième Siècle, j'ai là trois longs chapitres à refaire, tous les alentours de Shakespeare et de Milton; je n'arriverai pas à temps pour l'hiver, ce qui détruit mes projets de cours public. Enfin, tant pis.

Parle comme tu voudras de M. X...; je t'avoue que toutes ces bonnes gens me semblent au-dessous du dédain; il n'y a pas six personnes à Paris avec qui je voudrais causer de Hegel et de sa logique.

Mes idées ont été formulées dans la préface de la

ANNKKS 18(J0-l«(i.> 257

2e ('dilioii des Philosoit/ies, (juc tu as. Ma llièse est que les Elémciils des (Mres, les Uaiviffc sont des abstraits, cl à ce titre inclus dans les faits, dans les choses observées, qu'on [)eul les en isoler par l'abstraction, que partant ce n'est pas une opération d'un genre extraordinaire. Cela ne m'empêche pas de croire, avec Hegel, (pie les abstraits premiers, les simples, les éh'Mnents iinléconiposahles, par exemple Sein, ISichts, Werdcn, etc., peuvent être considérés a priori, puis combinés, jusqu'à ce que l'on reli'ouve les types et lois expérimentales. Il n'y a là toujours que les mêmes éléments, les abstraits, lesquels, à litre d'abstraits, sont inclus dans Texpérience, comme de petits cristaux élémentaires dans un gros cristal. On peut icfairc le gros avec les petits, ou extraire les petits du gros, mais en somme, quelle que soit l'opération, (juand on a l'un des lei'nies dans la main on a loujoui's l'aulrcet l'on ne va ainsi ipie du même au même.

l'oui' le mol intuition (insighl), je commentais, je crois, une idé(! de (larlyle, (|ui est que l'honnue de génie a ïinsi(jht, l'aperceplion inunédiale de l'essence des choses, c'est-à-dire des abstraits primitifs générateurs, de ce que j'ai appelé le type, la faculté maitresse, etc.

Toi qui connais bien mes idées, tu sais bien qu'en somme je suis un idéaliste. A proprement parler, les laits, les petites coupures isolées n'existent pas ; ils n'existent (pi'au regard de notre esprit: au fond il n'existe que des abstraits, des universaux, des dioses

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