CHAPITRE X
moindres preuves de votre souvenir me sont infiniment chères. C'est aujourd'hui que les troupes autricliiennes évacuent complètement le territoire sarde. »
« Florence, 31 octobre 1823.
» Si j'en excepte cinq ou six jours fort
agréablement passés à Gênes, mon voyage depuis Turin a été pénible et même périlleux dans sa dernière partie. Je vous en ferais la description, s'il n'entrait dans mon système de vous épargner les montagnes, la mer et les torrents, tous ces grands effets qui plaisent surtout à ces natures passionnées dont vous ne voulez plus entendre parler. Plus je pénètre dans ce pays et plus je regrette de ne l'avoir pas vu dix ans plus tôt; je ne l'aurais pas observé mieux, mais à coup sur j'en aurais joui davantage. L'Italie a tout l'éclat, toute la naïveté, toute l'inspiration de la jeunesse, et je sens qu'on ne saurait apprendre à la connaître en la jugeant froidement. Il ne suffit pas d'être instantanément ravi par la contemplation de ses trésors , il faudrait que son ciel put faire tout oublier, et que cette double magie de la nature et de l'art rencontrât en nous cette force de prestige qui nous absorbe dans ce qui nous plaît, et laisse si parfaitement inaperçu ce qui nous blesse. J'en suis très-loin, car sans cesse je passe de l'enthousiasme qu'excitent en moi certains objets à l'extrême sévérité que développent en moi certaines choses.
» C'est avec un cœur tout français que j"ai remercié Dieu de l'heureuse issue de la grande entreprise (1). Voilà le roi de France remonté pour la troisième fois sur son
(1) La délivrance du roi d'Espagne.
trône, et j'espère que cette fois-ci c'est tout de bon. Ce succès doit donner tant de force au gouvernement que, s'il le veut, il est sur d'avoir réduit également amis et ennemis, et de pouvoir les faire marcher dans cette voie de modération et de sagesse qui jusqu'ici n'a paru convenir ni aux uns ni aux autres.... Ce n'est pas une raison de désespérer de leur cause, car je vois tant de gens cpii gâtent leurs propres affaires, que je trouve immense comme avantage de n'être pas à soi-même son plus grand ennemi. Qui de nous peut en dire autant? Hélas! ce n'est pas moi, ni même vous! »
« Rome, 2 décembre 1823.
» Mon regret d'être restée longtemps sans vous écrire mériterait bien de vous toucher, si vous n'en aviez fait la chose la plus intéressée qui soit au moude^ en me persuadant qu'il n'est pas une chance pour moi que j'aie un mot de vous quand je ne l'ai pas provoqué. En vérité, en fait d'affection et de témoignage, vous êtes encore sous le régime de la loi ancienne, et toute ma reconnaissance de la petite lettre que je viens de recevoir ôte peu à mon mécontentement du silence qui l'a précédé et de celui qui suivra probablement. Cet encadrement m'empêche de jouir du présent, et je vous le pardonnerais davantage peut-être si en vous ce n'était pas l'effet d'un système et que vous eussiez comme moi cédé à de bonnes raisons. J'ai mis près de huit jours à venir ici, et, immédiatement après mon arrivée, j'ai été si souffrante que, pendant dix ou douze jours, j'ai été incapable de toute occupation, de rien autre que de goûter le plaisir de me retrouver tout à fait en famille, de me réchauffer au brillant soleil