‹ Sa vie et ses œuvres; (volume 2)Chapitre 111 sur 207 · CHAPITRE \l · texte numérisé non relu

CHAPITRE \l

à la tête de la caravane de compatriotes qui vient d'arriver : M. et M""" de Montmorency. M""' d'Hautefort , etc ; je ne les ai pas vus encore, mais le duc de Laval doit nous réunir demain. On passe le mont Cenis en tout temps ; armez-vous d'un peu de courage et venez nous surprendre. A l'exception d'un mois ou six semaines que je compte donner à Naples , je passerai à Rome tout l'hiver, pour reprendre la route de Paris au commencement d'avril .

» On vit ici dans une indépendance parfaite, beaucoup plus grande à mon avis que cette liberté de Paris tant vantée, par cela même que la société offrant moins de séductions, on échappe plus aisément à son goût pour elle, et à l'attention générale. D'ailleurs si on était tenu à quelque chose, ce serait envers des étrangers, car les gens du pays ne font rien pour accueillir et on ne les rencontre guère que dans les foules qui sont ici toute la société. La nôtre est fort nombreuse et se compose presque toujours des mêmes personnes parmi lesquelles je ne veux pas oublier auprès de vous M. Blank, jNapolitain que vous avez vu à Paris et qui sait apprécier pleinement le charme de votre esprit. C'est un homme fort spirituel ; je ne suis pas toujours de son avis, mais hors du cercle des idées dont l'ensemble fait la vie de l'intelligence, la médiocrité et le mancpie de bonne foi sont seuls insupportables ; la vraie distinction force toujours par cpielque bout au contact et à l'approbation. Je ne doute pas que vous ne trouviez ici même dans les personnes beaucoup de ressources. Cette vie commune dont vous êtes inquiète reprend bientôt ses droits. On s'accoutume si aisément à tout ce que la grandeur peut avoir de plus solennel ! On finit si sûrement

rrl MADAME SWETCHINE.

par diner et dormir à Rome , qu'il y a une foule de gens qui ne font que cela. Je n'ai point connu lord Byron et je l'ai pleuré : c'est probablement l'histoire du plus grand nombre. La remarque que vous me faites me parait bien juste : une vertu sévère est seule digne de s'associer à des succès héroïques, comme il faut des voix pures pour chanter les malheurs de Sion. L'adoption de sa fille par les Grecs ne vous a-t-elle pas rappelé un peu la fille de la nation? L'ordre naturel est seul interverti. On a commencé par la parodie. L'abandon des Grecs sera toujours une tache ineffaçable ; jamais la prudence du siècle n'a mérité autant d'être flétrie. Les gouvernements reculent devant une entreprise hasardeuse peut-être, mais impérieusement commandée , comme nous reculons devant des sacrifices nécessaires. Eh bien! qu'arrive-t-il ? C'est que Dieu nous arrache ce que nous ne doimons pas. Je ne serais nullement étonnée que la guerre suivit une si honteuse inaction ; j'en serais bien aise, parce qu'il faut désirer que tout le monde fasse bien ; d'une autre part, je désirerais que les Grecs faisant bien et toujours mieux se passassent de tout le monde.

» J'ai bien joui de cette espèce de trêve consentie spontanément par tous les partis en France. Les actes du nouveau règne (1) ont dû étonner et satisfaire à la fois; mais ce n'est pas par des faits , quelque honorables qu'ils soient pour le pouvoir, que l'on peut expliquer un si vif et si général enthousiasme, le charme de la nouveauté y a bien sa part. JN'avez-vous pas été bien contente de l'article de AJ. de Salvandy sur Saint-Denis ? Il m'a paru

(1) Avénenionl du roi Charles X.

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admirabli. Dans le moment où il écrivait, la fusion était toute faite dans son esprit.

» Ma sœm* me charge de mille souvenirs pour vous. Elle est mère de famille plus que jamais ; ses enfants sont charmants, je les aime à la folie, et si jamais je suis pape, je sens que j'aurai beaucoup de peine à échapper au ?iépotisme.

» Adieu, écrivez-moi pour me dire que vous venez ; si vous ne venez pas, écrivez-moi encore pour me consoler de ce triste ajournement. »

Vers la même date. M'"^ Swetchine adressait à M^e de Yirieu la touchante confidence que Ion va lire :

« Depuis que je vous ai écrit. j"ai reçu le sacrement de la Confirmation, qui n'est pas valide reçu dans l'Eglise grecque. J'y ai pris le nom de Jeanne à l'intention de S. Jean l'Evangéliste, pour qui je me suis toujours senti une dévotion particulière. J"ai balancé un peu entre ce nom et celui de Marie; mais je comprends encore mieux l'ami que je ne puis espérer comprendre la mère, et le premier l'a emporté. »

Au milieu de tant d'émotions de toute nature, M"°' Swetchine ne pouvait oublier sou amie , la comtesse Edling. Celle-ci avait accompli un grand changement d'existence. L'Allemagne avait été diversement agitée durant les années qui virent éclater les révolutions d'Italie et d'Espagne. Le comte Alexandre Stourdza avait été insulté et menacé de mort dans l'accomplissement de son devoir comme représentant de la Russie; la comtesse Edling conçut dès lors un vif désir de s'éloigner de I. 18

Weimar et de rentrer dans sa patrie. Mais ce n'était pas pour y affronter d'autres orages ni de nouvelles difficultés politiques. Les pensées de vie méditative que nous avons déjà vues percer à travers la correspondance de M""" Swetchine s'étaient développées et avaient mûri ; le comte Edling n'y répugnait pas : tous les deux prirent donc, en 1823, la résolution d'habiter leurs terres de Russie Blanche et d'adopter pour séjour d'hiver la florissante ville d'Odessa. L'Empereur et l'Impératrice, qui avaient tant de fois entendu la jeune Roxandre Stourdza manifester ses pensées de charité et de civilisation chrétienne, voulurent du moins qu'elle emportât dans sa retraite la consolation et la puissance de se livrer à son inclination. Dix mille déciatines de terre lui furent gratuitement concédées par la couronne au-delà du Dniester, dans les vallées naguère parcourues sans être fécondées par la race nomade des Tartares du Boudjac. Le comte et la comtesse Edling défrichèrent un sol inculte, plantèrent des sapins et des vignes, élevèrent des villages dans un désert privé jusque là de cultivateurs, de chaumières et d'eau. Ils y créèrent ensuite pom* eux-mêmes une vaste habitation nommée Mansir, et au milieu des travaux qu'ils ne cessaient de diriger, entourés des hem'eux qui se multipliaient au loin, y fixèrent lem' résidence. C'est là que lui fut adressée la seule lettre de M^^ Swetchine, datée de Rome, qui nous ait été conservée.

« Rome, 1er décembre 1824.

» Ma chère Roxandre, je vis et je vous aime; voilà, ce me semble, ce que vous serez bien aise d'apprendre, voilà ce (jue j'aurai toujours besoin de vous dire. Si l'affection

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