‹ Sa vie et ses œuvres; (volume 2)Chapitre 112 sur 207 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

ne nous avait pas unies une bonne fois pour toutes, elle ne se passerait pas ainsi d'habitude, le doute userait contre nous de cette force qu'il a pour décourager ; mais il m'est si impossible de ne pas juger votre cœur d'après le mien, que c'est au fond de moi-même que je constate tous ses mouvements. Où en serions-nous, ma chère bonne amie, si le simple attrait, la conformité des goûts nous eût seule rapprochées? Dans tout ce qui ne fait que plaire, on est intéressé, on veut que chaque moment rapporte son avantage ou son plaisir ; mais nous sommes touchées par l'àme, et le bonheur réel de notre liaison aurait encore moins duré qu'elle eût été aussi indissoluble. J'ai toujours votre petite bague au doigt. Ce symbole, fragile comme tous les symboles, ne me cjuittera jamais ; il me survivra sans doute ; mais je ne lui envie rien, car je suis sûre que le sentiment qui m'y fait mettre tant de prix lui survivra à son tour.

» Malgré le peu de chances en ma faveur, je nourris encore l'espoir de vous revoir, de vieillir avec vous. Cette chimère m'est si douce qu'elle se mêle à toutes mes consolations et que je l'appelle encore plus souvent pour remplir le vide de toutes celles qui me manquent. Cet établissement nouveau (jue vous projetez, cette civilisation toute religieuse que vous vous proposez d'appeler dans des déserts où sans vous l'homme ne serait pas, ou ne végéterait que pour son malheur, sourient à votre imagination qui se repaît de vertu. J'aime à vous voir aussi bonne, aussi élevée que vous-même, mesurant votre action sur votre caractère ; et cependant, ma chère véritable amie, je porte avec impatience le poids de ces nécessités qui vous retiennent loin de moi. Si vous n"a-

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viez pas échangé vos belles moutai^nes si vertes, si pittoresques, pour des plaines incultes, je vous aurais re\iie cette année, je vous reverrais peut-être l'année prochaine, et, au défaut de possibilités matérielles, l'espoir du moins m'en serait resté. Je vous admire d'avoir le courage d'entreprendre, j'ai à peine celui de continuer. Le jour me parait si avancé, c'est si bien de ses derniers rayons que le soleil colore pour moi les objets qui me restent, qu'il semble toujours que c'est à peine si j'aurai le temps de regagner mon gîte.

» Vous serez étonnée de voir encore à ma lettre la date de Rome ; mon projet de l'année dernière était bien de retourner à Paris ; il n'y a rien eu de volontaire dans ma détermination, puisque je n'aurais pu jouir de mon indépendance apparente sans me condamner positivement. Il serait trop long de vous détailler ce conflit de motifs qui tous ont parlé à ma conscience. Cet été j'ai fait un long voyage dans l'intérêt de ma santé. J'ai quitté Rome que j'aime autant qu'on peut aimer un lieu auquel on ne rattache pas son avenir, pour aller chercher un peu de bienêtre au fond de la Bohême. C'est folie que de vouloir guérir, surtout de trop répugner à souffrir, car enfin il faut que chacun fasse son métier, et souffrir est le nôtre. D'ailleurs, je n'ai jamais vu les parts aussi inégales qu'elles le paraissent quelquefois, surtout si on en retranche les maux dont nous sommes nous-mêmes les artisans. Les mieux traités sont ceux qui emploient les forces d'en haut pour maintenir l'équilibre avec celles d'ici-bas, et c'est avec une profonde reconnaissance que j'observe en moi, chère amie, comme résultat de tant de vicissitudes, le désir plus solide et plus sincère de ne m'oc-

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