‹ Sa vie et ses œuvres; (volume 2)Chapitre 114 sur 207 · A MADAME LA MARQUISE DE MONTCALM · texte numérisé non relu

A MADAME LA MARQUISE DE MONTCALM

« Naples, le 8 janvier 1825.

» Je suis ici depuis huit jours, presque enlevée par jVlme (Je Nesselrode , sans (]ui j'aurais fait bon marché de JXaples et de toutes ses beautés. J'ai l'esprit si peu libre (ju'il me faut une grande force de volonté pour tirer quelque parti des choses, qui sont si loin de me tenir lieu des personnes... Vous auriez pitié de moi si vous pouviez voir mes combats , mes inquiétudes et ma peine. Placée au centre de mille intérêts qui se divisent, c'est avec mon expérience que je pèse toutes ces choses contraires, avec tout ce que j'ai reçu de sensibilité que j'apprécie tant de longues et profondes souffrances, tant de joies qui peuvent n'être que passagères... Que de choses dans ce monde qui ne se connaissent que par leur résultat , et que d'intentions droites et pures déjouées par une puissance audessus de nous! Cela seul qui nous appartienne est d'agir conformément à nos lumières et à ce désintéressement de nous-même qui est la seule raison du cœur. »

M"^ Récamier était arrivée à Home , accompagnée de son ami. M. Ballanche, et de son neveu, M. Charles Lenor-

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iimiit. L'ambassade Je France les fêta et le due de Laval eut liâte de les mettre en rapport avec M"'" Swetchiue. Le premier jugement de celle-ci eu fut promptement moditié, et céda aussitôt à l'attrait des sérieuses et rares qualités de M"" Récamier. Dès les premiers jours de décembre 1824, on lit dans un billet de M""' Swetchiue adressé au duc.de Laval :

« Je ne veux pas attendre; ([ue vous veniez pour vous remercier de la visite que j'ai reçue et que mon intention était de prévenir... J'ai trouvé votre amie telle que vous me l'aviez dépeinte ; vos portraits sont plus que ressemblants, ils ont toute la physionomie et toute la grâce du modèle. L'amitié est heureuse, quand elle fait deviner aux autres tout ce qu'elle sait elle-même.

» Mi"e (ie Nesselrode est un peu malade ; je vais passer la soirée avec elle, et je voudrais que vous eussiez la bonté de m'envoyer votre petit écrit sur la duchesse de Devonshire qu'elle désire connaître (1). Nous vous mettrons en tiers avec nous , et c'est une manière de mieux jouir du tête-à-tête. »

(1) Georgina Spencer, femme de lord Cavendisli , duc de Devonshire, née en 1746. Elle fui auteur de plusieurs ouvrages poétirjues. Delille a traduit en vers son [)assage du Mont Saint-Gothard, et lui adressa une épître dédicatoire dans laquelle on lit :

Je crois voir à côté de Faigle de Pindare La colonilie d'Anacréon.

{Œuvres complètes de Delille, t. 10.)

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.M'"" Swetchine adressait de Nazies à M'"e Récamier la lettre suivante :

A MA1>AME KÉCAMIER.

« Naples, samedi.

» Le plus beau temps du monde a favorisé notre

voyage : point d'inquiétudes, point de retards; enfin tout m'a paru bien, bors d'être partie En m'éloignant de Rome, à mesure que le ciel s'éclaircissait, que Tair devenait plus doux, je regrettais davantage de vous avoir

empêcbée devenir C'est comme cela cependant que

je veux toujours faire avec vous; il me semble qu'un sacrifice volontaire nous rachète toujours quelque peu des peines que nous craignons davantage.

» Je me suis sentie liée avant de songer à m'en défendre ; j'ai cédé à ce cbarme pénétrant, indéfinissable, qui vous assujettit même ceux dont vous ne vous souciez pas. Vous me manquez, comme si nous avions passé beaucoup de temps ensemble , comme si nous a\ions beaucoup de souvenirs communs ; comment s'appauvrit-on à ce point de ce qu'on ne possédait pas hier ? Ce serait inexplicable s'il n'y avait pas un peu d'éternité dans certains moments ; on dirait que les âmes en se touchant se dérobent à toutes les conditions de notre pauvre existence , et que , plus libres et plus heureuses, elles obéissent déjà aux lois d'un monde meilleur. Nous sommes arrivées hier à la nuit tombante : bientôt après la lune s'est levée sur cet admirable golfe ; aujourd'hui j'ai vu le lever du soleil, et c'est seulement pour vous écrire que je quitte ce ravissant tableau. Ce qui satisfait pleinement en nous le sentiment

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du beau réveille aussi avec plus de force le besoin de bonheur qui ne s'éteint jamais (ju'avec la foi au bonheur même ; on a beau se demander par quel mystère d'ingratitude l'admiration ne nous suffit pas ; s'il faut posséder tout pour jouir de quelque chose , la souffrance seule répond. Peut-être n"avez-vous pas senti cela comme je le sens ; quelquefois les cœurs les plus semblables résonnent différemment aux mêmes influences. Vous avez été bien bonne pour moi, bien bonne d'accent et de paroles ; mais ce qui a pénétré le plus avant, ce sont ces éclairs d'une confiance que vous ne vouliez pas encore me donner ; quand vous me connaîtrez davantage, ce ne sera plus alors qu'un acte de justice ; aujourd'hui . c'est une grâce et je suis comme bien des gens, j'aime mieux les recevoir que les mériter. Je donnerais déjà et de tout ce que j'ai et tout ce qui me manque pour vous savoir heureuse ; soyez-le sans moi , à la bonne heure ; mais pour vos peines, j'en réclame hautement le partage. Cette lettre . comme vous voyez , est simplement destinée à continuer notre dernière conversation , qui m'a laissé une impression si douce et si triste à la fois. Je ne vous dirai pas autre chose, parce que je n'ai pas pensé autre chose. On a trop des choses indifférentes pour les indifférents euxmêmes.

» Adieu, rappelez-moi au duc de Laval que j'associe avec tant de reconnaissance aux sentiments que je vous dois, j)

L'Italie produisait en M™e Swetchine son effet infaillible chez tous les esprits élevés. Son goût pour le travail était non distrait . mais stimulé par la diversité des spec-

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tacles ; aussi , eu dehors des pages tracées à la hâte daus sa correspondance, toujours partagée entre ses propres impressions et la préoccupation d'autrui, un volume spécial fut-il consacré aux galeries, aux études topographiques et archéologiques. Plusieurs passages de ce gros volume ne sont que l'analyse exacte d'un cours assidûment sui\ i à Rome près du célèbre professeur Visconti ; mais de temps à autre l'écolière prend la parole à côté du maître et c'est à celle-là seulement que nous empruntons quelques extraits.

(( Je passe sous silence, dit-elle à l'une des premières pages, les richesses dont l'acquisition ne demande que du temps et de l'argent, pour arriver aux tableaux dont les <lescriptions ne lassent jamais ceux qui les ont vus con amore. Chaque tableau est une idée de plus, l'impression qu'il excite reste dans la mémoire comme un souvenir précieux qui se mêle aux mouvements de notre vie intérieure et nous les retrace tous. »

TURIN. — « Dans ce palais du roi de Sardaigne, plus chargé de dorures qu'aucun palais que j'aie vu, je ne me suis, selon mon habitude, guère arrêtée qu'aux tableaux. Voici ceux qui m'ont frappée davantage.

» Deux Yan Dyck, l'un représentant les enfants de Charles T", l'autre Cromwell et sa femme. Admirables tableaux, mais qui font regretter que le même pinceau ait retracé Charles P' et Cromwell.

» Deux tableaux, au-dessus de tout éloge, du Guerchin : L'enfant prodigue à genoux devant son père, implorant sa miséricorde. Le Guerchin a placé l'enfant prodigue de manière que son visage ne soit pas vu, dans la

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même idée peut-être que le peintre qui voilait la tète dAgamemuon.

» L'autre est tout ce cpie j'ai vu de plus admirable par la bea'ité des poses, la manière dont les figures ressortent et l'étonnante simplicité des draperies. C'est sainte Françoise debout, tenant un li^Te ouvert, et uii ange à côté d'elle sur un plan plus avancé. »

GENES. — « L'architecture ne doit, pas plus que la statuaire, rien emprunter à la couleur; la beauté des couleurs, la vérité, la noblesse de l'expression, pour l'une; la proportion, l'élégance, l'harmonie pour l'autre sont les beautés qu'elles doivent exclusivement poursuivre. Ce qui détruit l'unité d'impression peut servir au détail. mais jamais l'efïet de l'ensemble. Chaque art a ses limites et il y a peu d'usurpations dans le monde punies aussi sévèrement que ce genre de transgression.

» Au lieu d'entrer dans la rue du faubourg St-Pierred'Arena, nous primes celle qui longe le rivage, et je n'exprimerai jamais l'émotion dont je fus saisie en apercevant à ma gauche la mer qui se déployait dans toute son admirable beauté. Le soleil s'inchnait déjà vers elle, ses rayons frappaient obliquement les vagues transparentes qui scintillaient de mille feux ; les eaux renfermées entre les deux môles étaient (Uun vert chrysolite, et puis, vers l'horizon, se tîoloraient du bleu le plus pur ; une lésfère brise variait sans cesse leurs mouvements jamais semblables et toujours les mêmes. Après avoir passé la porte de la Lanterne, on embrasse d'un seul regard Gênes la superbe, on suit le centre qui sert de base à l'amphithéâtre formé par ses édifices, et à chaque pas, la surprise se mêle à l'admiration. Ici tous les rêves, tous

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les prestiges sont dépassés ; ici la parole qui a soumis à riiomme la majesté de la nature reçoit son entier accomplissement, comme aussi il est rappelé sans cesse, par la vue de l'inlini, au sentiment de sa dépendance. Qu'il doit être grand à ses propres yeux quand il les jette sur ces vastes bassins où il retient, pour ainsi dire, la mer captive, sur ces vaisseaux, monuments' d'une science progressive, d'un indomptable courage, sur ces palais que la terre a si longtemps recelés dans ses entrailles! Et, d'une autre part, devant l'intini de la mer et du ciel, devant les abîmes de son propre cœur, combien il peut se juger faible et impuissant !

» J'ai traversé aujourd'hui les célèbres rues Nifova, Nnovisshna et Balbi , destinées sans doute à signaler les dernières limites tpie le luxe peut atteindre. J'ai regretté que tant de magnilicence n'ait pas été laissée aux édifices publics ; on a beau se dire que les particuliers qui ont bâti ces admirables palais, concentraient en grande partie les richesses du monde, que ces particuliers soutenaient des sièges, levaient des armées, etc., on se dit tout cela et on n'en conçoit pas davantage un tel faste, un tel emploi de ses trésors et ce n'est pas assurément par la certitude que nous en eussions fait un meilleur usage ! Mais nos idées mesquines, bornées, qui des individus ont passé aux masses, ne conçoivent rien au delà de nos habitudes rétrécies. Les égoùts du peuple romain nous frappent autant et presque de la même manière que les palais des nobles Génois. Sacrifiant tout à l'intérêt si égoïste du moment, nous demandons comment l'on peut mettre cinquante ans à bâtir un palais ou continuer de génération en génération l'érection d'un édifice public.

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Ah ! si plus de raison et de prudence préside à nos desseins, ce n'est pas que nous nous oubliions davantage, c'est que notre seule crainte est de ne pas jouir assez tôt!

» Gènes rend paresseux. De sa fenêtre on y jouit trop pour qu'il n'en coûte pas d'aller chercher au loin ses curiosités. Le voyageur assez heureux pour plonger sur celte vaste mer, sur ce port magnifique qui en est comme le vestibule, sur cette forêt de mâts que les flots balancent sous ses yeux, ne peut pas s'en arracher. Le mouvement et la vie qui se jouent et se déploient sous mille formes diverses, ces légers bateaux qui se glissent entre les vaisseaux immobiles, ces voix confuses qui se mêlent au bruit sourd des vagues, les cris des matelots adoucis par l'espace, leurs costumes si pittoresques, leurs physionomies si expressives, cette mer si bleue, ce ciel si pur, cette vive lumière, ces brises si fi'aîches et pourtant si douces, ce cintre qui resserre le tableau afin de n'en faire perdre aucun détail, et tout cela un seul coup d'oeil l'embrasse ! Ici vraiment tout ce qui respire jouit, tout ce qui regarde est heureux ! Il est sans doute un grand nombre de ports de mer qui offrent une vue étendue et variée, mais en outre d'une magnificence que l'on chercherait vainement ailleurs, les différents plans sur lesquels la ville de Gênes est bâtie, semblent comme autant de gradins disposés pour faire jouir ses habitants de l'éternelle naimiachie qui se déploie à leurs regards.

» Quand c'est un souverain dont le bon plaisir bàlit une ville pour en faire le faubourg de son palais, bientôt elle est abandonnée, comme Postdam ou Versailles ; quand au contraire, le commerce, l'intérêt des commu-

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nirations, la heauté (1*1111 lieu et la richesse de son sol, déterminent remplacement, tout, après s'y être fait d'un mouvement lihre et spontané, s'y perpétue et s'y conser\^e par l'intérêt de tous : les révolutions, la diminution des fortunes, le passage d'un maître à l'autre, toutes les vicissitudes enfin que subissent les Etats, laissent les choses à peu près ce qu'elles étaient. Gênes n'est plus Gênes la superbe et non seulement sa population, son commerce, son industrie, sont encore prospères, mais ses admirables palais, ses plus étonnants faubourgs retentissent encore des mêmes noms qai, malgré l'excessive réduction de leur patrimoine, se sont soumis à tous les sacrifices pour conserver ces monuments du luxe et de la richesse de leurs ancêtres. »

De Tadmiration des palais et du panorama génois, Mme Swetchine passe à la visite de l'hôpital qu'elle examine surtout au point de vue des soins assurés au pauvre; elle se félicite de la décence et de la gravité des inhumations toujours accompagnées d'un aumônier.

« Les soins les plus tendres de la charité me semblent incomplets, dit-elle, s'ils ne suivent pas l'homme jusque dans son dernier asile. Le mépris de la dépouille du pauvre dans les hôpitaux de France m'a souvent contristée. Puisqu'on fait tant que de lui accorder un peu de terre, ptairquoi lui refuser des prières et une dernière ^bénédiction? N'oublions pas que nous adorons celui qui met au nombre des œuvres pieuses d'ensevelir les morts, et ensevelir ici n'est pas les soustraire à nos regards, mais en confiant avec un religieux respect à la terre la semence

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