‹ Sa vie et ses œuvres; (volume 2)Chapitre 12 sur 207 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

avaient tirés du caractère impérieux et sombre du grandduc. Il montra un soin touchant, d'autres dirent une ostentation affectée, à remettre en honneur la mémoire de l'infortuné Pierre III. Un vieillard octogénaire , le baron Ungern-Sternberg , jadis aide-de-camp de son père, vivait dans la retraite et Toubli. Il le créa général en chef, le manda au palais, et se tom'nant vers un portrait de Pierre III, dont l'image reparaissait au grand jour pour la première fois depuis quarante ans : « Je veux , dit-il au vieillard attendri juscpi'aux larmes , que votre ancien maître soit témoin de ma reconnaissance envers ses fidèles amis. »

Le corps de Pierre IIJ avait été obscurément déposé au couvent de Saint- Alexandre Newski; Paul s'y rendit : des moines étonnés le conduisirent vers cette tombe délaissée ; le cercueil fut ouvert, lEmpereur s'agenouilla, et saisissant le gant qui cou\Tait encore une main desséchée, le baisa avec émotion et respect. Des obsèques solennelles furent prescrites ; tous ceux dont la présence à ces honneurs funèbres pouvait paraître un juste et mémorable reproche furent contraints d'y assister.

Mais bientôt les symptômes redoutés prirent le dessus dans le caractère de Paul. Les représailles contre le règne de sa mère furent poussées jusqu'à une injurieuse puérilité. La cour, si longtemps sous le charme de Catherine, s'était partagé des bagues qui portaient sur un écusson d'émail la date de sa mort. Son fils s'en montra jaloux, et, non content de proscrire ces anneaux, en distribua d'autres où l'on avait gravé : « Paul me console. » Sa hauteur était aussi promptement éveillée que sa jalousie. Le général Dumouriez, ayant un jour manqué l'heure

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fixée poui' vino entrevue, s'excusa en rejetant la faute sur un personnage considérable de l'empire, qu'il avait rencontré : « Sachez, Monsieur, répliqua Paul, quil n'v a chez moi de personnage considérable que celui auquel je parle et pendant que je lui parle. «.L'impératrice Marie triomphait seule de ses emportements, mais ce n'était qu'à force de douceur, de modestie et de patience. Les exigences capricieuses, les fatigues excessives, les exercices contraires à ses goûts, étaient subis en souriant. Une chaleur accablante, ou une froide neige, n'interrompaient point les courses à cheval ; l'Empereur se plaisait à la poster sur des élévations de terrain pour servir de point de mire ou de jalon à des manœuATes militaires. Rarement elle demeurait moins de plusieurs heures dans cette situation pénible ; quelquefois elle y fut oubliée une journée entière. La sérénité de son àme n'en fut jamais visiblement altérée ; mais la jeune Soymonof, qui devait plus tard connaître, prévenir ou consoler tant de tristesses, commença dès-lors à pénétrer le secret des trompeuses prospérités et des larmes silencieuses.

Sophie Soymonof atteignit sous cette salutaire égide sa dix-septième année. La résidence à la cour n'avait point dissipé en elle le goût du travail ; ses talents d'agrément y avaient puisé de l'émulation . des pastels de sa main existent encore aujourd'hui et feraient honnem* à un artiste de profession. Sa voix pleine, sonore, flexible, d'une rare étendue, était familiarisée aux savantes et touchantes harmonies du jNord comme aux mélodies brillantes de l'Italie ; elle lisait la musique à livre ouvert et s'accompagnait sur le piano.

L'ensemble de son extérieur n'attirait pas le regard ;

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mais sa physionomie, son geste, son accent étaient doués d"im itttrait sympathique indéfinissahle Ses yeux bleus, petits et légèrement irréguliers , étaient animés et bienveillants, son nez avait la pointe kalmouk ; son teint était d'une fraîcheur éclatante, sa taille peu élevée, sa démarche remarquablement aisée et gracieuse ; ses moindres paroles et tous ses mouvements, étaient également empreints de délicatesse et de distinction.

De bonne heure elle fut l'objet de vœux empressés et multipliés. M. Soymonof ne put voir tomber autour de lui les hommes investis des premières charges sous l'impératrice Catherine, sans craindre que la disgrâce ne vînt l'atteindre à son tour. Il se hâta donc d'assurer à sa fille une existence brillante, et, à tout événement, un protecteur. Il jeta les yeux sur un homme entoiu^é d'une haute considération, déjà son ami personnel, le général Swetchine, dont la carrière avait eu de l'éclat. C'était un homme d'une taille élevée et d'un aspect imposant, d'un caractère ferme, droit, d'un esprit calme et plein d'aménité. Il était âgé de 42 ans. La jeune Sophie accueillit ce choix comme tout ce qui venait de son père, avec une affectueuse déférence. Elle avait perdu sa mère depuis plusieurs années. Ce qui la séduisit surtout dans cette union fut la certitude que sa petite sœur ne la quitterait pas, qu'elle resterait maîtresse de lui prodiguer ses soins et de lui servir de mère.

On cita parmi les seigneurs russes dont ce mariage avait frustré les vœux , un jeune homme auquel la naissance , la fortune et de rares qualités d'esprit, ouvraient une grande destinée , le baron , depuis comte Strogonof. Il n'avait caché ni son inclination . ni ses regrets. L'épouse

elle-même ne put les ignorer , mais elle leur imposa silence, et lorsque le jeune Strogonof se fut résigrife à un autre mariage , M""" Svvetcliine devint l'amie la plus sûre et la plus fidèle de sa femme.

M. Soymonof jouit vivement mais peu de jours d'une union (jui avait promis tant de sécurité et de consolation à sa vieillesse. La brusquerie des résolutions de l'Empereur vint le surprendre, sans que ni sa fille, ni son gendre eussent le temps d'intercéder; il dut s'éloigner de Pétersbourg à bref délai. Moscou lui offrait une retraite naturelle et honorée : il s'y rendit ; mais le sentiment amer de sa disgrâce, la séparation de sa fille bien -aimée, l'accueil refroidi d'un ami sur lequel il avait particulièrement compté , le plongèrent dans une insurmontable tristesse. Une apoplexie foudroyante le ravit au moment même où ceux qui l'aimaient ne songeaient qu'à faciliter son retour.

Une si profonde douleur terrassa M""^ Swetchine et la fit tomber à genoux ; cette première solitude de l'âme, ce besoin d'un appui qui ne lui avait jamais manqué et dont sa pensée n'avait jamais envisagé la perte, élevèrent tout d'un coup son regard vers le ciel ; sa première prière jaillit de sa première épreuve , et , ne pouvant plus dire : Mon père ! elle s'écria : Mon Dieu !

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