CHAPITRE Xll
mois que dans les trente-trois années que j"y ai passées; ses malheurs, ses dangers ont été pour moi une pensée unique et absorbante. Quelle terrible manière de voir réveiller en soi toute la force du patriotisme ! Cette trame sr noire, ces crimes projetés dans Tombre et comme de sangfroid, me remplissent encore d'une terreur horrible. Quels novices dans cette effroyable carrière ! Es commençaient par oii les plus scélérats finissent. Notre jeune Souverain et son admirable conduite sont la seule consolation donnée à tant de maux. Les traits touchants qu'on cite de lui prennent une valeur nouvelle au souvenir de son courage calme jusqu'à l'impassibilité. Mais qu'il aura à faire et quelle nécessité c'est pour lui de reprendre le travail en sous-œuvre ! Pour diriger les générations venues, il faut les comprimer, fâcheux et insuffisant moyen ; c'est par l'éducation qu'il faut s'emparer des générations naissantes, et n'attendre de fruits solides que d'une sage et lente culture. Ce cp'il y a de plus malheureux, c'est tpie les éléments nationaux manquent. La plupart des hommes plus éclairés que les autres ont bu à des sources empoisonnées. Plus je vis, et plus je crois que la force est bien plus dans les doctrines que dans les hommes. » Puis M"" Swetchine adressait au nom de la France ce touchant appel à son amie, alors en pleine création de Mansir : « Rien de plus pratique assurément que vos vignes et vos moutons, rien de plus raisonnable et de plus commode que l'argent qu'ils vous donneront; mais, de grâce, ne donnez trop ni à l'idylle ni à la bourse. Songez que votre amie est avide de vous, que nos jours sont courts après avoir été mauvais. Pressez-vous, chère bonne amie ; tout ne se hâte-t-il pas en nous et autour de nous ? Je vous
promets ici tout ce que vous pouvez désirer ; nous passerons notre vie ensemble ; nous nous plaisons aux mêmes choses, tous mes amis sont déjà vos amis ; ils trouvent que vous tardez trop. »
Le salon dans lequel la comtesse Edling était appelée avec cette éloquente tendresse comptait bien en réalité parmi les centres les plus attrayants de Paris, à une date où Paris s'enorgueillissait encore de " plusieurs cercles attrayants et distingués.
Ce salon n'était ni un étroit cénacle, ni une coterie littéraire, ni une école. M""' Swetchine eût frémi si on eût prononcé devant elle le nom de disciple. Elle avait autant d'éloignement pour dominer que pour servir. C'est uni- ([uement dans l'incomparable supériorité et dans l'invariable douceur de son commerce que se formait le lien impalpable qui rattachait tant d'esprits autour d'elle et finissait par établir entre eux une sorte de communauté dont elle était l'âme et non le docteur. Sans autre mobile que son goût pour toute élévation morale, aussi exempte d'envie que d'ambition, elle excellait à s'accommoder des caractères les plus divers, des intelligences les plus tlissemblables, à constater le bon côté des uns, à excuser le côté faible des autres. Les âmes qui ne se seraient jamais rencontrées ailleurs, se groupaient instinctivement à l'abri de cette bienveillance inépuisable où chacun à son tour trouvait une affinité, un secours, une force. Ce qui distinguait éminemment la nature de M™^ Swetchine, c'est que toutes les qualités, toutes les vertus et toutes les puissances y étaient réparties dans un parfait équilibre. Elle était au même degré enthousiaste et sensée, parce que, rai-e privilège, elle était douée d'autant de raison que d'i-