‹ Sa vie et ses œuvres; (volume 2)Chapitre 129 sur 207 · CHAPITRE Xll · texte numérisé non relu

CHAPITRE Xll

magiiiation. parce qu'elle pensait avec autant de profondeur qu'elle sentait, et que, souvent homme par l'esprit, elle demeurait toujours femme par le cœur ; parce qu'enfin son abnégation personnelle n'était ni feinte ni même étudiée. Elle vivait d'abord dans les autres, ensuite dans les événements publics, et ne songeait à elle-même qu'après s'être occupée de tout le monde; elle dégoûtait de l'égoïsme sans avoir besoin de le réprouver, tant elle savait trouver de richesses et de douceurs dans le sentiment contraire. Son âme rapportait tout à Dieu, sans se séparer jamais d'aucun des intérêts de l'humanité. Son intelligence ne cessait de tendre vers un nouveau développement du savoir ; mais elle aimait la science pour la science, sans prétention pour son propre compte, sans rechercher autre chose que la jouissance de la découverte et des contemplations qui la ravissaient.

Elle n'avait de préjugé ni dans ses convictions religieuses ni dans ses convictions politiques. Elle n'en avait pas davantage dans les arts ou en littérature. On vient de lire ses appréciations sur l'Italie. Son goût était classique, mais du classique le plus large, et non de ce rigorisme froid (]ui commence à Boileau et à Pope pour finir à la littérature officielle de l'Empire, et qui n'a rien de commun avec les grands traits d'Homère ou de Virgile, de Sophocle ou de Corneille. Elle était sensible aux mâles et sauvages beautés du Dante et de Shakespeare, comme à la perfection exquise des écrivains du xvu' siècle ; elle appréciait Goethe et Schiller, autant comme les révélateurs des souffrances intimes de leur pays et de leiu" temps, que comme écrivains purement poétiques. Ainsi que toute personne d'un jugement éclairé et

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sur, elle tenait à la composition et à la forme ; le vague l'effrayait : elle s'en inquiétait comme d'une indécision de caractère ou d'esprit ; elle craignait d'y découvrir l'absence de la rectitude morale qui lui était chère avant tout. Pensant d'aillem's qu'il ne faut juger ni trop promptement ni trop souvent, elle laissait volontiers courir devant elle le torrent de l'engouement et de la mode ; ses applaudissements comme ses blâmes restaient discrets vis-à-vis des renommées contemporaines; elle ne se faisait jamais ultra ni en admiration ni en critique. Elle considérait les ornements de la vie et les amusements de l'esprit comme un charme licite, comme un délassement qui, goûté avec mesure, détend et retrempe les forces. L'art et la poésie n'étaient point pour elle les ^Tais pontifes du cœur, de la pensée et de la parole, mais les serviteurs, quand ils s'en montrent dignes, de Dieu et de ses desseins secondaires sur le monde.

Elle intervenait et se prononçait plus vivement sur la philosophie, l'histoire et la politique, quoiqu'elle évitât généralement d'aborder ces matières sous leur forme abstraite ou scolastique. Il n'est pas un ouvrage important publié depuis cinquante ans, dans les principales langues de l'Europe, dont elle n'ait pris, la plume à la main, une connaissance approfondie; cependant il lui arrivait très rarement de mêler à la conversation des termes empruntés à un idiome étranger ou à un pédantisme technique. Chrétienne, elle avait de plein droit une philosophie qu'elle résumait dans le christianisme et ramenait toujours à lui. C'était une philosophie ascétique pour les saints ou pour les candidats à la sainteté ; c'était pour l'ensemble de la société une philosophie vivante, pratique^ fil conduc-

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