CHAPITRE XII
teur de l'histoire et morale en action, code de devoirs pour les. chefs de nation, traité permanent d'éducation pour les différentes conditions sociales. Elle ne prétendait pas que la théologie emprisonnât à perpétuité le chrétien dans la science de la nature, telle qu'on pouvait la professer du temps de saint Thomas d' Aquin ou dans tel autre siècle; elle pensait, au contraire, comme 1" avait proclamé Leibnitz, et comme ne le niajamais l'Eglise, qu'il importait de faire entrer largement dans la sphère du christianisme les résultats acquis dàge en âge compatibles avec elle. Elle estimait tous les eiîorts du génie humain, sans croire pour cela quil put se passer du dogme chrétien ; elle ne croyait pas qu'on put étudier l'homme en lui seul, faire sortir le créateur de la créature, et arriver sans le Dieu vivant et personnel à ce qu'on a nommé la religion naturelle, et plus récemment le naturalisme. Elle n'admettait pas que toute la mécanique céleste d'un Lalande ou d'un Laplace put aboutir sans Dieu à la complète entente des principes sur lesquels repose le système de l'univers. Mais jamais une découverte, un perfectionnement ou un progrès, tpiel qu'il fût, ne l'eut trouvée, de premier mouvement, indifférente et encore moins hostile.
En politique, elle était fermement et profondément monarchique, mais très en garde contre tontes les tendances vers le pouvoir absolu. Elle voyait dans la monarchie un système appuyé sur les principes les plus favorables au développement dun peuple, puisqu'ils sont les plus conformes à l'ordre établi par Dieu même dans la constitution de la famille et dans la hiérarchie de l'Eglise ; elle y voyait un état dans lecpiel l'équité pré^•aut sur la force, état dans
;m2 madame swetghine.
lequel ni l'équité ni la modération ne sont des accidents passagers, mais sont des obligations strictes et des devoirs imprescriptibles. Elle ne croyait pas au droit divin dans le sens absolu du mot. L'histoire parlait depuis le commencement des empires , à ses yeux et à ses oreilles ; mais elle adhérait d'une conviction inébranlable aux bases principales de l'autorité. Elle lui reconnaissait deux conditions essentielles de puissance et de fécondité : en premier lieu, une racine nationale et populaire, une identification complète avec un peuple, dont l'autonomie se trouvait figurée et représentée dans le souverain, sans que le souverain ait le droit de l'absorber ou de la confisquer à son profit; en second lieu, la consécration des âges, l'enlacement prolongé des destinées d'un peuple aux destinées d'une famille souveraine, dans laquelle le peuple se respectait et se glorifiait lui-même , donnant à sa propre obéissance la dignité d'une haute raison, saluant dans son prince un chef incontesté et non un maître. Hors de ces limites, en deçà ou au delà desquelles rien ne l'entraînait, M^e Swetchine avait en aversion tout ce qui était arbitraire, violent ou hypocrite ; elle le tenait pour une offense à la conscience humaine, à la vie morale et à la prospérité durable des nations.
Appuyée sur ces grands principes, elle contemplait avec sérénité les événements et les hommes ; elle ne se tournait pas légèrement du côté des vainqueui's , mais elle refusait de s'exalter à froid au gré de chacun des vaincus ; elle ne prenait aucun plaisir ni pour elle-même, ni chez les autres , dans les anathèraes ou dans les adhésions de parti-pris. Il lui était impossible d'adopter une thèse ou une cause, en la personnifiant dans un inté-
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rêt de convention ou d'amour-propre. Elle vit et elle aima des émigrés de tous nos régimes successifs, de l'aristocratie , de la bourgeoisie et même de la république. Mais quel que fut par ailleurs leur esprit , leur talent ou leur probité, les uns et les autres lui demeuraient toujours un peu suspects, dès qu'il s'agissait d'apprécier l'état social né ou développé sans eux. Avant tout et sur toutes choses, elle voulait examiner, peser, contrôler ; elle s'appliquait, elle excellait à démêler les intentions à travers les actes ; elle redoutait que son opinion, qui avait toujours besoin du sceau de la conscience, n'allât s'engloutir dans le tourbillon des opinions d'un moment. C'était dans l'esprit même de son temps, dans ses ^Tais mouvements et ses \Taies tendances , qu'elle essayait de pénétrer , et lors même qu'elle avait un avis arrêté, elle recherchait encore l'entretien de ceux qui défendaient l'avis contraire . — A quoi servirait de vivre , disait-elle , si l'on n'entendait jamais que le son de sa propre voix? Plus dune fois ses amis murmurèrent contre cette habitude de tolérance, et voulurent exiger d'elle des décisions ou des colères plus conformes aux lem's ; elle s'arrêtait alors souriant ou s'atlristant, selon l'importance du conflit ou l'affection qu'elle portait aux dissidents , mais sans se laisser jamais entamer. Quelquefois même elle avait à subir d'assez vifs reproches ou d'assez longues bouderies de ceux qui, ne pouvant s'associer ni à cette clarté dans les %Ties ni à cette charité dans les sentiments, ne comprenaient pas combien l'équité peut , en certains cas, être supérieure à la vulgaire justice. La justice suit la lettre , applique la loi , et peut devenir pharisaique ; l'équité, plus libre, plus magnanime, d'essence plus cliré-
tienne était aux yeux de Mme Swetchine, la meilleure politique des grandes âmes.
Les petits ressentiments s'épuisaient devant son calme, et surtout devant son affection toujours invinciblement la même, et, à leur tour, ses amis finissaient par se laisser imposer, sans trop s'en apercevoir, l'impartialité relative et momentanée. Son salon devenait ainsi peu à peu un territoire neutre au milieu même de Paris, non pas neutre de sentiment ou d'idée, mais neutre de passion, d'absorption exclusive et de violence. Un seul reproche pouvait l'atteindre et la blessait quelquefois, c'est lorsqu'on lui disait : — Yous ne pouvez pas sentir ceci ou cela comme nous; vous êtes étrangère. — Alors elle répétait ce mot ingrat dans son intimité, sans se plaindre, sans nommer personne, mais avec des larmes dans les yeux.
Ce n'était pas l'élan qu'on allait chercher chez 3Jme Swetchine, quoiqu'elle en fût si riche : l'élan, Dieu le donne, et si l'on n'en porte pas le germe en soi, personne ne peut le communiquer ; mais elle excellait à suggérer la réflexion, la rectitude, la sagacité, la patience, et tout cela empreint d'une incomparable onction du cœur Elle donnait rarement ce qu'on peut appeler un conseil, une solution absolue pour un cas donné ; son humilité la portait à se récuser devant les responsabilités directes ; en tout cas, elle ne prenait jamais une initiative, et évitait plutôt qu'elle ne provoquait les confidences. — Dieu ne fait grâce qu'aux réponses, disaitelle souvent. — 3Iais lorsqu'on s'ouvrait à elle, elle vous tendait la main, et ne vous la retirait plus jamais. Elle ne vous haranguait pas, elle ne se posait pas en modèle,