‹ Sa vie et ses œuvres; (volume 2)Chapitre 131 sur 207 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

ni en régulateur ; elle ne disait pas : Marchez ainsi ; mais elle disait doucement : Marchons ensemble , et de la sorte, sans y prétendre, elle guidait souvent ceux mêmes qu'elle avait l'air de suivre.

Sous l'action de cette volonté douce, dont la droiture et la charité faisaient la toute-puissance, on ne pouvait dévier longtemps, il fallait ou s'éloigner d'elle ou subir son ascendant qui s'exerçait à l'insu commun, sans polémique,.sans contradiction flagrante, sans collision, et sans véhémence de langage. Si chacun pouvait descendre en soi-même pour y apprécier lïnfluence d'un autre sur la formation de sa pensée, sur l'origine de ses déterminations, afin d'arriver clairement à l'entente des modifications que son àme a subies, sans abdiquer son être propre, combien de nos contemporanis retrouveraient en eux-mêmes, dans leur caractère, dans les actes principaux de leur vie, la trace de leurs rapports avec M™^ Swetchine ?

Et lorsqu'on veut scruter quels étaient les moyens d'action à l'aide desquels s'exerça et s'étendit dans les sphères les plus diverses, cette influence toujours croissante durant trente années, et à l'époque la plus portée à secouer toute influence, on est confondu de découvrir que ces moyens d'action consistaient surtout à n'en poursuivre et à n'en combiner aucun. La conversation même de ^jme S^vetchine ne visait point à l'effet. La timidité en elle ne fut jamais vaincue. Sa phrase commençait d'ordinaire par être incertaine et presque obscure ; il fallait que l'émotion de l'entretien, l'intérêt du sujet l'entraînassent. Nulle nouveauté de diction, nulle tentation de paradoxe, nulle préoccupation d'éloquence, mais la vérité en toutes

choses, la vérité dans le style comme dans la pensée, sans surcharge d'ornements, quoique sans nudité. L'ahsence même de toute prétention constituait sa première originalité. A part les rares moments où la nature surabonde, où les plus humbles ont besoin d'épancher leur âme, moments d'abandon qu'elle savait toujours contenir et limiter, elle ne brillait pas, elle n'étonnait pas; on l'aimait, on l'admirait d'instinct, longtemps avant d'avoir pu se rendre compte de ce qui charmait et subjuguait en elle.

La maison de M"ie Swetchine était tenue avec beaucoup de soin, quoique sans raffinement d'aucune sorte. Elle n'offrit jamais à ses amis ce qu'on put appeler une soirée ou un dîner; mais elle aimait à réunir, autour d'une petite table ronde, quelques personnes heureuses de se rencontrer ensemble près d'elle. Le repas alors était servi élégamment, et elle s'occupait elle-même de son ordonnance avec l'attention prévenante qu'elle apportait aux moindres choses. Son salon ouvert matin et soir, s'ornait presque toujours ou d'une plante en fleurs, ou d'un objet d"art que ses amis lui prêtaient à contempler, et que des artistes considéraient comme une faveur de voir exposé chez elle. Elle avait gardé des splendeurs de l'Ermitage, le goût d'un éclairage brillant. Le soir, excepté dans les dernières années de sa vie, son salon étincelait de lampes et de bougies, et on était toujom's frappé, en y entrant, d'une première impression mondaine. Cet extérieur était en effet destiné au monde, elle voulait qu'il y retrouvât les délicatesses distinguées qui entrent dans ses habitudes, et qui plaisent aux côtés frivoles de ses penchants. Mais on s'apercevait promptement que

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