‹ Sa vie et ses œuvres; (volume 2)Chapitre 132 sur 207 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

l'intérieur appartenait à Dieu et que celle qui possédait ces avantages, n'en était point possédée. Il en était de même chez elle du premier aspect de la conversation.

D'abord rien d'austère ni de composé ; l'entretien y était, au contraire, comme partout banal au début, superficiel ou languissant. Mais bientôt un courant d'esprit supérieur venait renouveler ou vivifier l'atmosphère ; une bonne parole dite à propos, un éclair d'intelligence, un mouvement d'affection changeait et relevait la scène, enfin l'on arrivait à quelque chose de sérieux qui n'avait été prévu ni préparé par personne. C'est ainsi que nombre de gens du monde, de convictions légères ou chancelantes, qui se seraient mis en garde contre la préméditation et roidis contre l'attaque, se laissaient gagner au charme réel de la sincérité et de l'inattendu. Plus d'un visiteur qui ne s'était fait présenter à M°^e Swetchine que par curiosité ou par amour-propre trouvait près d'elle ce qu'il n'était pas venu chercher, et sortait tout autre qu'il n'était venu.

De tout temps Paris, capitale de la société européenne, a compté des salons politiques, des salons littéraires, des salons artistiques. Le salon de M""' Swetchine ne dédaignait et n'affectait aucun de ces caractères, mais c'était surtout, sans ostentation et sans calcul, un foyer chrétien. L'esprit catholique ne cherchait pas à s'y imposer, mais il y rayonnait naturellement. M"^ Swetchine ne s'était point donné une mission ; elle savait trop bien que les missions ne s'improvisent pas, et ne viennent que d'en haut ; mais elle apportait assurément dans son affabilité inépuisable le sentiment d'un devoir. Elle pensait que c'était la rançon obligée de la naissance, de la fortune

:;iN MADAME SWETCIIINE.

et de riutelligence. Les moindres avantages terrestres étaient à ses yeux des instruments de la Providence, dont tout le monde, sans exception, devait rendre un compte exact. Elle n'avait point eu l'ambition préconçue d'un salon célèbre, mais ce salon s'étant formé tout seul par cette vertu attractive, latente, involontaire , qui existait en elle comme dans l'aimant , sa modestie même ne put lui faire illusion sur sa responsabilité. Sans avoir la mesure de tout le bien qu'elle faisait, elle avait trop de sagacité et trop d'expérience du cœur liamain, pour ne pas entrevoir l'autorité que lui déféraient tant de cœurs et tant d'esprits divers, pour ne pas comprendre qu'elle devait, autant que cela pouvait dépendi'e de son action et de son contact, rapprocher de Dieu tout ce qui se rapprochait d'elle. Bientôt cela devint un ministère de conscience; dès-lors ni ses souffrances, qui allaient jusqu'à la torture, ni ses goûts, qui la faisaient soupirer après l'étude et la retraite, n'arrêtèrent plus son dévouement; elle finit par se considérer comme une sentinelle qui a reçu sa consigne, et qui doit la garder jusqu'à la mort.

Ce sentiment seul explique son inépuisable patience. Jamais on ne pouvait surprendre en elle un mouvement de vivacité ou d'ennui ; tantôt elle était placée en face de vanités présomptueuses qui lui faisaient la leçon sur les questions où elle eût pu en remontrer à tous ; tantôt elle avait affaire à des illustrations de la science ou de la polémique qui s'emparaient opiniâtrement de sa soirée et se la consacraient à eux-mêmes, parle développement ininterrompu de leurs sujets favoris. D'autres fois, au moment où l'entretien était le plus conforme à son goût, la porte

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