CHAPITRE Xll
s'ouvrait pour laisser entrer la visite d'un désœuvré ou quelques-unes de ces relations modestes, étrangères au morde et à tous les sujets de conversation générale; jamais ni ces ennuis, ni ces tyrannies, ni ces interruptions inopportunes n'arrachaient d'elle le moindre signe de contrariété ; jamais l'humble n'était sacrifié au superbe, le fastidieux à l'agréable, le pauvre au riche. Une femme revêtue d'un grand nom désola pendant quinze ans son salon et ses amis. Elle éclatait comme une tempête sur tout et à propos de tout, multipliait les questions sans écouter une réponse, et donnait le signal de la dispersion dès qu'on l'annonçait; jamais elle ne reçut un accueil inégal ou moins affectueux. M"^ Swetchine décourageait imperturbablement toutes les tentatives faites contre Mme (Je X. , en répondant avec douceur : — Que voulezvous, tout le monde s'en gare ; elle n'est pas heureuse, et elle n'a que moi. — M""" de X. mourut de vieillesse ; durant ses derniers jours, ce fut M""^ Swetchine qui alla la chercher, et qui passa les plus longues heures près de son lit de mort.
n se rencontrait quelquefois aussi dans son -ealon des antagonismes invincibles qui la réduisaient à un désespoir muet, mais profond. Il y avait, par exemple, conflit permanent entre le chevalier Z. et M. Y. Lorsque le chevalier Z. avait eu la bonne fortune d'arriver le premier, de s'emparer de la cheminée, et qu'il se livrait au triomphe d'une dissertation sans contradicteur sur un manuscrit oriental, si M. Y. venait à apparaître, il rentrait aussitôt dans le silence, se glissait derrière les fauteuils ttt gagnait imperceptiblement la porte. M"'" Swetchine seule le suivait du regard, adoucissait sa fuite par
un gracieux : — Au revoir, — et quelquefois même avait le courage de quereller le vainqueur.
Les femmes, ordinairement peu accessibles à Tinfluence d'une autre femme, étaient pleines de confiance et de docilité envers M'"" Swetchine. Les plus jeunes n'échappaient pas davantage à son empire. Ce qui peut faire naître l'hostilité entre les femmes n'existait pas en M"* Sv^etchine. Elle n'éveillait jamais un sentiment de rivalité, parce qu'on ne pouvait jamais surprendre en elle la tentation de se faire valoir aux dépens d'une autre, ou d'éclipser qui que ce fût ; son désintéressement obtenait grâce pour sa supériorité.
Cette femme qui, dès qu'elle pouvait jouir d'une heure de solitude, se livrait aux études les plus graves et, elle l'avouait quelquefois, se plongeait dans la métaphysique comme dans un bain, n'était plus que grâce et enjouement dès qu'une jeune femme était entrée dans son salon. La beauté , l'élégance , la fraîcheur de l'âge et de ses mouvements avaient pour M'"^ Swetchine un charme qui n'était ni complaisant ni affecté. Tout ce qui débutait dans la vie lui semblait, particulièrement, digne d'intérêt et appelant le support. Son goût en matière de toilette, était ce qu'il était en toutes choses, fin et sûr ; elle, dont la mise si simple ne variait jamais, et ne consistait que dans un costume d'étoffe brune et de forme invariable, ne condamnait pas la toilette chez les autres, quand cette toilette était en harmonie avec la situation. Le soir, les jeunes femmes aimaient à passer sous ses yeux, tout éclatantes de leur parure pour le bal ; M'°* Swetchine se plaisait sincèrement à les admirer, à les louer dans un langage qui n'avait rien de banal et
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indiquait doucement ce qui lui semblait excessif. Aussi arrivait-il souvent qu'après l'apparition rapide du soir, la jeune femme revenait le matin à l'heure du tète-à-tête, sous l'empire de plus graves pensées, sollicitant des conseils d'une autre nature que ceux de la veille. C'est alors que les cœurs malades ou égarés venaient se montrer à M""* Swetchine , dans toute leur sincérité; c'est alors aussi qu'elle y versait doucement et goutte à goutte la lumière, la vérité, la vie, tantôt coupant le mal dans sa racine, tantôt l'arrêtant dans son développement, tantôt cicatrisant des blessures anciennes ou indiquant les moyens les plus efficaces pour en réparer ou en neutraliser les suites. Dieu seul connaît ce qui se passait dans ces entrevues , ce qui se fit obscurément pour son service et pour sa gloire, dans le secret de ces confidences qui achevaient bien souvent dans les larmes ce que la causerie frivole du salon avait commencé. De là tant de jeunes âmes la chérirent comme leur mère spuituelle et lui vouèrent une sorte de culte dont l'ardeur discrète, et contenue par le mystère même de son origine, n'éclata en toute liberté, qu'après qu'elle leur eut été enlevée.
M"^ Swetchine, à son tour, puisait dans ses contacts intimes, venant ainsi constamment en aide à son exquise pénétration, une connaissance du cœur humain qui tenait presque delà divination. Un mot, un geste, un regard, une parole, un silence, inaperçu pour tout le monde, devenait pom' eUe une révélation tout entière, et quand, plus tard, on allait l'aborder croyant lui tout apprendre, on s'apercevait bientôt que, vertus ou défauts, elle avait tout pressenti. Elle savait déjà ce qu'on ne lui avait jamais dit et quehiuefois même, ce qu'on I. "il
s'efforçait encore de lui cacher. Elle avait la science des âmes comme les savants ont la science des corps. Le commun des hommes ne voit dans une plante que son coloris ou son dessin ; le botaniste découvre, à la première inspection, sa famille et quelles lois la régissent. Il lui suffit d'un regard jeté sur la fleur que vous tenez à la main pour qu'il vous dise : vous venez de la montagne ou de la plaine, de la région des neiges ou des rives d'un fleuve. Tel était le coup-d'œil de M'"' Swetchine ; un trait, un linéament lui suffisait pour reconnaître et reconstituer toute une nature morale.
Les journées de M™^ Swetchine étaient divisées en trois parties distinctes : elle se réservait exclusivement le matin, mais le matin commençait pour elle avant le jour. A huit heures, elle avait entendu la messe et visité des pauvres ; elle rentrait et fermait sa porte jusqu'à trois heures. De trois à six , son salon était ouvert ; il se refermait de six à neuf; la soirée commencée à neuf heures, se terminait rarement avant minuit. Les habitnés de l'après-midi et ceux du soir étaient généralement distincts ; teUe personne qui passait toutes ses soirées chez M"* Swetchine n'avait jamais connu ni rencontré telle autre personne qui avait adopté la matinée La marquise de Pastoret, par exemple, qui venait tous les jours chez M"^ Swetchine, n'y venait jamais que de quatre à six heures, au retour de ses visites dans les hôpitaux , et après l'accomplissement de ses innombrables œuvres de charité. Le soir, avec une distinction et une grâce comparables à ceUes de M^e Swetchine, M^e de Pastoret faisait les honneurs de la maison de son mari, soit à la chancellerie, soit, lorsqu'il eut donné volontairement sa démission de