CHAPITRE II
avant que lui-même eût fait la première visite au souverain du pays. L'Impératrice avait nonmié dame à portrait la princesse de Tarente, que l'Empereur avait également connue à Paris, chez son père le duc de Chàtillon et chez son grand-père le duc de La Yallière. Le duc de Richelieu et le comte de Langeron reçurent des postes de confiance dans l'empire. Les jeunes gens étaient accueillis avec prévenance et placés dans l'armée. Les salons de Pétersbourg, et particulièrement ceux du général Swetchine, entendaient chaque jour annoncer les noms dont avaient retenti Versailles et Trianon : Broglie, Crussol, Damas, d'Auticharap, Rastignac, Torcy, La Garde, La Maisonfort, Saint-Priest. Le marquis de La Ferté, plus tard le comte de Blacas, étaient accrédités comme représentants du roi de France.
Une ambassade de l'ordre de Malte était venue saluer dans l'empereur Paul son nouveau grand-maitre. L'abbé Georgel, ancien vicaire général du cardinal de Rouen, accompagna cette ambassade. Une page de ses Mémoires est consacrée à M. Swetchine ; elle touchera ceux qui ont connu le général : ils y reconnaîtront, à cinquante ans en arrière, cette courtoisie qui le distingua jusque dans l'extrême vieillesse. L'ambassade de Malte avait rencontré à son arrivée une difficulté de police, et ordre lui fut intimé de se rendre dès l'aube du jour chez le commandant militaire, a Le général, dit l'abbé Georgel, nous » reçut avec infiniment de grâce et d'honnêteté, nous fit » mille excuses, en ajoutant que l'ordre de se rendre si » promptemeut chez lui ne regardait que les officiers » russes; qu'une consigne si sévère donnerait aux étran- » gers une bien mauvaise idée de la politesse russe. Il
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» nous prévint avec intérêt sur les maladies qui régnaient » à Saint-Pétersbourg, nous indiqua les précautions à » prendre pour s'en garantir, et les remèdes dont on se » servait avec succès quand on en était atteint. Son ac- » cueil et sa conversation nous dédommagèrent de notre » réveil trop matinal. »
La Révolution avait également jeté à Pétersbom'g quelques membres éminents du clergé français.
L'abbé Nicolle, déjà célèbre dans l'enseignement, avait suivi, de Gonstantinople en Russie, les enfants du comte de Choiseul-Gouffier, auteur du Voyage pittoresque en Grèce. Il fut admis à fonder un institut d'éducation, appela près de lui des coopérateurs français, et devint en peu d'années le maître, le conseiller, l'ami de l'élite de la jeunesse de Saint-Pétersbourg. Les Galitzin, Lubomirski, Naricbkin, Gagarin, Menchikof, Orlof, comptèrent parmi ses premiers élèves. Le duc Louis de Wurtemberg lui confia son fils. Les Jésuites, que l'impératrice Gatberine n'avait jamais consenti à sacrifier aux exigences de Paris ou de Ferney, recueillirent à Pétersbourg, sous le gênéralat du père Gruber, les débris de leurs maisons de France. Le père Rosaven, si longtemps vénéré à Rome, l'était dès lors en Russie; et, quand plus qu'octogénaire il voulut embrasser une dernière fois sa famille en Rretagne, ce fut le souvenir de M™^ Swetcbine qui l'arrêta à "Paris; le vieillard, ému, s'attardait quelques jours entre le sol natal et la tombe, près de l'ancienne amie de son exil.
Le mérite de ces fidélités, causes d'infortunes volontaires, la vertu de ces courageux exemples, agirent peu à peu sur la société de Pétersbourg comme un éloquent apostolat.
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Un de ces chevaleresques apt)tres fut un liomine inconnu aujourd'hui, M. d'Augard. ancien officier de la marine française. Il s'était voué à la vie chrétienne sous l'inspiration du père Beaui'egard . au sortir d'un célèbre sermon où, en 1776, le prédicateur avait annoncé, en paroles prophéticpies, que la hache serait bientôt levée sur la tète du roi, que le marteau sacrilège briserait le tabernacle de nos autels, et qu'une divinité païenne viendrait s'asseoir à la place du Dieu vivant sous la voûte sacrée de nos temples, A partir de ce joui\ la piété et la science s'étaient partagé son existence. Quinze ans après, en 1 791 . résolu à s'expatrier, il alla prendre congé de M"^ Ebsabeth, qui n'avait cessé de lui témoigner une bienveillance particulière, et cette princesse lui remit elle-même une prière cpi'elle avait composée et qu'elle adi'essait sans cesse à Dieu pour le Roi et pour la France (1).
Le chevalier d'Augard, signalé à l'impératrice Catherine par un si haut siffirage et l'estime de ses compatriotes, fut nommé sous-directeur des bibliothèques impériales. 11 devint en même temps l'un des hôtes les plus intimes et les plus assidus du salon de M"* Swetchine. Il n'avait ni les dons supérieurs, ni la verve qui allaient étinceler dans le comte de ^laisti'e, et son humihté ne visait point à l'ascendant; mais la simplicité même, la grâce toute française de son esprit, sa gaieté dans un cercle, la douce franchise de ses convictions dans toute controverse sérieuse, exerçaient une influence d'autant
(1) Voyez le texte même de cette prière dans les Etudes de Théologie, de Philosophie et d'Histoire, publiées par les P. P. Daniel et Gagarin, tome III, page iiS, Vie du P. Beauiegard.
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plus inV'sistiblé (jiroii pensait moins à se mettre en garde contre elles. Il fut digne enfin qu'à trente ans de distance, M'"^ Swetchine ait voulu protester par les lignes suivantes contre l'oubli (pii avait enveloppé la mémoire de son modeste ami. Répondant à une lettre qui lui annonçait la conversion d'un jeune Russe, elle écrivait : « Comme vous, j'ai pensé au comte de Maistre, à l'admi- » rable solennité de Chambéry ; on devrait renouveler sa » mémoire à l'accomplissement de tout acte semblable, » car il a été un grand semeur ; pas le premier, à beau- » coup près : l'honneur de l'introduction du catholicisme » parmi les Russes est dû au chevalier d'Augard, vieux » chevalier de Saint-Louis. Tout était de commencer! » Quand non-seulement une œuvre dans son exécution, » mais dans sa pensée même comme désir, semblait ab- » surde et impossible, le génie de la foi était de la conce- » voir et de s'y confier. Je ne vois jamais un soixaiite- » quatorze sans reporter mon lf3mmage plus vif encore » et plus intime sur le canot du premier navigateur (1). » Paul ne s'en tint pas à des actes consolateurs envers les serviteurs proscrits et désolés de la monarchie ù'ançaise, l'aînée et si longtemps le modèle des monarchies européennes ; il mit sur pied trois armées : jeta l'une en Hollande au secours des Anglais, fit descendre la seconde en Suisse et opposa la troisième en Italie, sous les ordres de Souvarof, à Macdonald et à Masséna. C'était ce Scmvarof, vrai soldat Sarmate, qui ne couchait jamais dans un lit : « Je hais la paresse, disait-il ; j'ai toujours sous ma tente un coq prompt à me réveiller, et lorsque je
(1) Letiro au P. Gagarin, 17 septembre 1844.