CHAPITRE XIIl. ;j:i
où nous vivons on peut respecter les hommes qui respectent encore deux ou trois choses. M. de Chateaubriand pourrait, devrait avoir aujourd'hui de l'aisance; on peut même lui reprocher d'en manquer ; mais prenons le fait tel qu'il est, cniel, bien cruel. Pour ne pas prêter son serment, il a renoncé à la pairie, et avec la pairie à la pension de douze mille francs qu'elle lui donnait. Savezvous ce qui lui reste? Un capital de seize à vingt mille francs que lui doit encore son libraire. Cette somme sera dévorée par quelques dettes, son voyage pour la Suisse , ou pourvoira peut-être à quelques mois d'existence. Et après ? C'est cet après, problème insoluble, que je vous adresse, bonne chère amie, et qui sûrement excitera en vous quelque sollicitude, peut-être quelque chose de plus, une vue, un conseil, un espoir inattendu. Voilà, dans le chagrin que me cause une si affreuse perplexité, la pensée qui m'est venue. L'Empereur, informé de l'état vrai, incontestable d'un homnie qui est chevalier de ses ordres, que l'empereur Alexancke avait fort distingué, dont les idées au fond sont monarchiques, et dont la conscience est restée fidèle à des maitres malheureux, l'Empereur, arrêtant ses regards sur un tel homme, n'aurait-il pas la pensée de venir à son secours? Cette pensée ne pourrait-elle pas lui être suggérée? Je commence par vous dire que cette pensée est venue à moi seule, que personne n'en est instruit. M. de Chateaubriand y reste à tel point étranger que, dans le cas où vous croiriez pouvoir agir, je vous demanderais de surseoir, afin de me donner le temps de le sonder et de savoir si une grâce venue d'un Prince étranger peut lui paraître acceptable. »
Cette noble pensée parvint jusqu'à l'empereur Nicolas.
340 MADAMK SWETCHIME.
Sa réponse fut qut; s'il devait témoigner de l'intérêt aux légitimistes français, il accorderait sa préférence au comte de la Ferronnays, dernier ambassadeur du roi Charles X près de lui. L'ouverture n'eut de suites ni pour l'un ni pour l'autre.
Eidin, on pourra se rendre un compte exact de l'état du jugement de M'ïie Swetchine à cette époque, en le constatant au moment où les crises de la rue paraissant domptées, le nouveau gouvernement ne se trouva plus qu'en face des difficultés morales. Le ministère de M>L Dupont (de l'Eure) et Laffitte avait fait place, le 1 1 mars 1831, à une combinaison qui donnait la présidence du Conseil et le portefeuille de l'intérieur à M. Casimir Périer, les affaires étrangères au comte Sébastiani, les finances au baron Louis, et l'instruction publique au comte de Montalivet, qui avait déployé durant le procès des ministres une intrépide fermeté.
Le 1 5 mars 1831, M™" Swetchine écrivait : « La création du nouveau ministère me rassure un peu contre la guerre et me fait croire au moins à un répit, si ce n'est au vrai rétablissement de la sécurité. La fatigue de tant d'agitation, la peur pour tant d'intérêts, le choix d'hommes honorables et forts, tout établit des chances pour l'ordre qui commence. S'il ne s'établit pas, c'estqu'il y a impossibilité manifeste dans un siècle où tout le monde raisonne, pour qu'un gouvernement se soutienne par des moyens opposés à la nature de son origine. Si celte combinaison ne réussit pas, c'est que le mal est au fond même de la situation. J'ai toujours pensé que tout le monde ici faisant bien, ou faisant le mieux possible, et pourtant la chose publique ne pouvant aller, la moralité