CHAPITRE XIII
« 19 mars 1833.
» Votre souvenir ne me suffit pas, mon cher enfant, il faut que j'en profite, et voilà pourquoi nous ne nous entendons pas toujours sur la durée de nos lacunes ; je sais si peu comment elles se remplissent pour vous et ce que votre courage a pu faire de vos tristesses ! Dans une telle incertitude on voudrait s'assurer de chaque moment. Si vous ne vouliez pas venir ce soir, je vous propose demain soir ou demain matin, selon que votre disposition intérieure en décidera : c'est parce que je voudrais la combattre que je ne veux pas la contrarier. »
« 26 août 1833.
» Le découragement de ne pouvoir dire tout
ce qu'on voudrait , comme on voudrait , me fait très bien comprendre cet homme qui, pressé par la nécessité de répondre, finissait toujours par envoyer chercher des chevaux de poste pour aller causer avec l'ami qui attendait sa lettre. N'est pasmaitre qui veut, malheureusement, de prendre ce moyen , et celui qui le prendrait avec vous , à quelles courses vagabondes ne s'engagerait-il pas ? Si vous saviez rester là où vous vous plaisez, on serait presque sur de s'en arranger ; mais votre inquiétude intériem'e vous pousse en avant , vous crie : Dahiii ! Dahin ( 1 ) .' Lorsque vous croyez obéir à des motifs déterminants , je crains bien que vous ne cédiez à un instinct vague de changement. Eh î mon Dieu ! c'est là peut-être ce qu'il faudra laisser user ; pas assez pourtant pour vous laisser
(1) Là-bas! Là-bas! Ce sont les premiers mots tlu refniin de la ballade de Mignon, dans le Wilhelm Meister de Gœtlie.
:{5(> .MADAME SWRTCHINE.
t'iitanier vt)us-iiièmi'. Toute espèce iriioloeauste demaiitle un être vivant et on le cherche vainement dans ces imaginations éteintes ou flétries, dans ces intelligences sans force et sans essor qui prennent souvent l'insouciance et l'inertie pour la supériorité de la raison, et le dernier terme de la philosophie. Certes, c'est une autre tendance que Dieu a imprimée à votre âme qui semblerait avoir été formée sous l'inspiration de cette belle parole de Platon : Le beau pour arriver au vrai. Yoilà ce qui eût enchanté votre existence si vous ne vous étiez pas lancé si jeune, si faible, si inexpérimenté, dans une lutte de passions et d'intérêts auxquels votre nature même vous rendait étranger. Yous ne saisissiez dans ces questions que leur face désintéressée et pour ainsi dire poétique ; mais vous n'en étiez pas moins dans la mêlée, portant ou recevant les coups, et vos intentions restées droites et pures n'ont pu empêcher que vous ressentissiez intérieurement les fâcheux effets d'une route fausse et téméraire. iVussi , avec l'âme la plus haute , la plus honnête , un cristal qui est presque un tliamant, avec des mœurs irréprochables, de la foi , une piété sincère et tout ce qu'elles entraînent de sentiments élevés, vous n'avez ni la douce joie du cœur , ni sa douce paix ; vous êtes abattu , troublé , mécontent de vous-même. Mon cher Charles, si vous étiez vraiment resté dans l'ordre, votre cœur, même souffrant , même désolé, n'eût point connu de tels ravages. Ce qui le met si mal à l'aise, c'est la conscience qui de si près touche au cœur que leurs troubles et leurs voix se confondent. Vous vous sentez arrêté dans votre course, mais vous ne voulez pas vous dire qu'il vous faut revenir sur vos pas. »