‹ Sa vie et ses œuvres; (volume 2)Chapitre 148 sur 207 · CHAPITRE Xlll · texte numérisé non relu

CHAPITRE Xlll

(' 17 novembre 1R3'3 (1).

» Mon cher Charles, c'est bien des chagrins que je vous sais à la fois et vous pouvez penser combien ma préoccupation de vous est triste et continuelle, quand j'ai tout lieu de vous croire profondément atteint. Sans partager vos espérances au même degré, j'ai suivi avec anxiété vos alternatives si tranchées et si vives de crainte . de confiance, d'attente et de douloureuse surprise.

» Ce qui me rassure sur vous, mon cher Charles, ce qui me donne vraie confiance dans votre destinée, ce sont les épreuves qui ont toujours suivi vos torts, vos imprudences et vos déviations. Vous n'êtes pas châtié, car rien n'est irrévocable dans vos peines et votre situation ; vous n'êtes pas abandonné non plus, car la foi et toutes les vraies consolations vous restent ; mais vous êtes sans cesse averti, redressé, rappelé dans une voie plus droite et plus sure Si vous résistiez encore à ces solennelles admonitions, vous rendriez toujours plus coupable la lutte dans laquelle vous vous êtes volontairement engagé. Si votre foi n'y périt pas, sous quels auspices, en tardant encore, rentreriez-vous dans h. vérité? Que lui apporterez- vous comme hommage et comme sacrifice ? La jeunesse a cela de bon : on est indulgent pour elle quand elle faiblit, et on lui sait gré du retour. Mais il ne faut pas l'oublier,

(1) A cette date, les journaux français avaient publié une lettre du pape Grégoire XVI à M&>' de Lesquen, évèque de Rennes, lettre dans laquelle était indiquée, entr'autres symptômes de la révolte imminente de M de Lamennais, la publication du livre du Pèlerin polonais de Mickievvitch, livre qui avait été traduit par M. de Monlaleiuber(.

votre jeunesse a commencé de si bonne heure par une activité intempestive, qu'elle a beaucoup moins d'années à courir que les jeunesses communes.

» Je repousse loin de moi toute crainte, mais j'arrête aussi l'essor de mes espérances qui, pour être pleinement justifiées, demanderaient un abandon si généreux, si pur, si catholique à la voix paternelle, et manifesteraient si intelligiblement une soumission tendre, profonde et sans réserve.

» Il me semble voir dans ces utopies cette

hérésie des millénaires tpii tentait de naturaliser sm' la teiTe une félicité qui attend d'autres cieux. C'est le déplacement d'une idée vraie, de ce pressentiment d'une immortalité heureuse, quand le péché détruit aura laissé champ libre à la clémence, à la paix et à la justice. Quittez ces vains songes, mon cher enfant ; quittez la source de ces brusques et violentes excitations qui sont funestes même au talent. Le vôtre a souffert de ces excès auxquels votre intelligence s'est laissé entrainer ; il a souffert de la division qui s'est mise dans votre conscience et dans votre esprit. Ces deux causes réunies font de l'époque actuelle pour votre talent littéraire une vraie époque de transition : votre intelligence mue. Faites ce qui vous paraîtra le plus difficile; dans votre disposition actuelle, ce sera le meilleur, et puis, laissez pousser et se fortifier vos nouvelles plumes avant de reprendre un plus noble et plus éclatant essor.

» Mon cher Charles, ne me rendrez-vous pas en vous tout ce que mes vœux, mes prières y ont mis ? Yous savez si vous pouvez et me réjouir et m'afïliger, et dans ces émotions maternelles que vous m'avez fait connaître, je

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ne veux pas croire que ce soit aux seules douleurs de Rachel que vous me condamniez. »

« 11 décembre 1833.

» Vous aviez bien raison de penser, mon cher Charles, que votre lettre m'affligerait, et pourtant elle ne m'ôte pas encore toute espérance ! Il me semble toujours que la rectitude, la pureté de votre âme feront justice des sophismes de votre esprit, et que la chimérique conciliation dune téméraire résistance avec la soumission d'un cœur pieux et croyant se montrera eniin à vous comme impossible.

» Rien n'est si simple, dans notre état de

faiblesse et d'imperfection, que de nous laisser aller à l'exagération et même à Terreur; on pourrait dire que rien n'est si catholique que de se tromper, car rien n'est si universel. Mais c'est à l'opiniâtreté que commencent nos torts, à cet attachement si orgueilleux et si absurde à notre propre sens. Mon cher enfant, cela serait-il possible ? Serait-ce à cette idole que vous sacrifieriez ? Non, vous n'avez pas idée du fardeau dont vous chargez vos épaules, des tourments que vous vous préparez, des douces joies que vous contristez en vous et que vous empêchez peut-être pour longtemps ! Tant que l'abandon, le regret pieux, tendre et parlé, n'auront pas dilaté votre cœur, il ne connaîtra ni la vraie paix ni la vraie consolation.

» Sans doute, mon cher Charles, c'était porter haut vos regards que de prendre M. de Lamennais pour modèle; mais le chrétien peut les élever encore bien davantage, et la voie la plus humble est pour lui non-seulement la plus sûre, mais la plus sublime. Et savez- vous l'ascendant qu'exercerait sur M. de Lamennais un mouvement franc, I. 23

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rapide, vraiment généreux, qui partirait du plus profond de votre cœur ! Je sais que vos vœux et vos conseils ont été depuis longtemps conformes à tout ce qu'espèrent et attendent les amis de sa gloire ; je vous rends à cet égard pleine justice ; mais combien vous auriez eu plus de puissance sur lui si vous-même aviez été ce que vous deviez être! Je le crois, le grand homme eût fléchi devant un enfant tendre et pieux, car il me semble bien que c'est à la seule tendresse que peut céder ^I. de Lamennais, et comme Clorinde, si son liras est fort, son cœur est faible. Et que de maux incalculables vous lui auriez épargnés à lui-même ! Car il ne faut pas se le dissimuler, l'improbation, l'animadversion sont générales contre lui. Les rares exceptions à cette disposition sont données par des gens pieux qui auraient désiré, dans leur amour de la paix, que moins de publicité, et surtout moins de précipitation, eussent marqué les commencements de cette déplorable lutte. Ce sont les gens du monde qui sont ici le plus sévères, d'abord parce qu'ils ne veulent que d'une rigoureuse logique, et qu'ils ne sont d'ailleurs liés à M. de Lamennais par aucune reconnaissance des services qu'il a rendus. Ne vous étonnez pas davantage, mon cher Charles, de rencontrer plus de sévérité pour vous-même que si vous aviez été licencieux ou impie. Cette sévérité est un hommage que l'on rend à l'estime que l'on faisait de vous, aux espérances que vous faisiez concevoir ; elle est aussi la conséquence des engagements que vous paraissiez prendre. On est jugé, dans le monde, sur la place que l'on prend, sur la responsabilité que l'on assume; c'est sur un éloge qu'il vous a donné que le monde calcule souvent ses exigences, et plus une tendance est pure et

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