CHAPITRE XIU
haute, et plus elle porte de charges avec elle. Votre couduite, vos sentiments, vos talents faisaient de vous point de mire, et c'est là ce qui fait, mon pauvre cher saint Sébastien, qu'aujourd'hui vous êtes en butte à tous les traits ! Les hommes vous redemandent à présent ce qu'ils craignent de vous avoir donné trop légèrement ou trop tôt, mais ce n'est point devant eux seulement que s'annonçait, que se développait une vocation belle et sainte ! Ce concours de circonstances pénibles, d'épreuves de toutes sortes, ce concours qui me fait nommer le malheur du nom de ce démon multiple de l'Evangile, Légion, n'est-il pas un langage aussi et ne vous dit-il pas que Dieu n'est pas non plus satisfait ? Mon cher enfant, acceptez, acceptons ces tribulations, mais cessons de les mériter.
» Si je prie pour vous! Non, vous ne me le demandez pas ! Ma prière prend successivement toutes les formes de l'affliction, de l'inquiétude, d'un profond sentiment d'impuissance et de dénuement. Je ne puis rien pour vous si je ne puis rendre plus étroits, plus inviolables les liens qui vous attachent à Dieu et à son Eglise. J'ai le courage de vous voir souffrir; je sens que je n'aurai jamais celui de supporter, je ne dis pas votre défection, mais seulement cette indifférence dont vous nous menacez. Quelle disposition de l'àme laissent pressentir de telles pensées ! Et c'est en partant de cette base que vous vous promettiez de redoubler de régularité et de ferveur! Ah! mon cher Charles, si la religion se trouvait écartée de vos pensées, elle aurait bientôt perdu sur vous toute autre puissance, et votre foi , point assez éprouvée, point assez instruite pour être solide, périrait bientôt dans le monde nouveau qui ferait vivre votre intelligence. M. Lacordaire, lîdèle à
ses premiers devoirs, n*a voulu être que prêtre. Pourquoi, pourquoi, vous, dont les premières inspirations devaient faire aussi la destinée, voudriez-vous être autre chose que chrétien et catholique !
» Adieu, mon cher Charles; Dieu veuille verser sur vous et ses précieuses consolations, et sa sainte lumière. »
L'histoire contemporaine a déjà constaté quelle fut la réponse de M. de Montalembert à ces admirables exhortations; mais l'ignorât-on, il suffirait de les lire pour en pressentir l'effet. L'homme qui sait inspirer un pareil langage est déjà digne de l'entendre et bien près de s'élever à sa hauteur.
M. l'abbé Lacordaire, on le sait d'avance et on vient de l'apprendre encore de M""^ Sv^'^etchine, ne s'était pas livré à un seul mouvement d'hésitation dans l'obéissance ; les difficultés qui se trouvaient à aplanir existaient non en lui, mais devant lui. L'éclat de son éloquence, le merveilleux effet de sa première apparition dans la chapelle du collège Stanislas ne pouvaient laisser complètement endormis les sentiments complexes qui s'attachent à tout succès. Parmi ceux-là mêmes que le talent intéresse et doit servir, il faut toujours compter les esprits qui s'en inquiètent ou s'en irritent à côté de ceux qui ne songent qu'à s'en féliciter. En outre de ces conditions communes à tout le monde, il fallait compter aussi la méfiance qu'avaient fait naître et que laissaient subsister ses premiers rapports avec M. de Lamennais. Ces nuances diverses de l'opinion religieuse étaient naturellement représentées dans le conseil de l'archevêque de Paris, et cherchaient, avec une égale activité, à gagner le jugement de M^r de Quélen.