CHAPITRE XIU
OU de nuances pouvaient encore surgir à chaque page. JVl"^ Swetchine répondit à l'abbé Lacordaire par une première lettre qui n'a point été conservée. On lit dans une lettre suivante :
« Paris, 26 novembre 1836.
» Si vous n'avez encore rien décidé, je vous
demande de surseoir jusqu'au premier courrier, me laissant ainsi le temps de consulter dans l'intervalle M. Tarchevêque à qui je communiquerai en partie votre lettre à l'internonce, dont je serais charmée aussi d'avoir l'avis (1 ^ . Si quelque inconvénient majeur se liait à l'initiative que votre dévouement serait disposé à prendre, ils seraient tous deux admirablement placés pour le reconnaître. Une fois les choses décidées, vous irez vite en besogne, et il n'y a pas à craindre que vous arriviez trop tard. Du reste , ce n'est pas que la tempête soulevée par ce déplorable volume ait amené une grande et générale perturbation dans les intelligences ; celles qui en ont souffert avaient sans doute mille manières de périr et les antécédents de .M . de Lamennais , son attitude actuelle , l'étonnante facilité de soutenir successivement, du ton le plus dogmatique et le plus tranchant, deux ou trois certitudes absolument contrau'es, sont bien déjà un puissant antidote à son livre. Sa première partie est tout ce que nous avions déjà vu et qui, tout attaquable qu'aurait été son injuste amertume, aurait pu rappeler le Dante dans son
(1) Mg"" Lambruschini avait été promu au cardinalat ; il était remplacé par un simple internonce , Mgr Garibaldi , homme d'un esprit loyal, doux et conciliant. Plus tard. M?"" Garibaldi revint à Paris en qualité de nonce et y mourut dans l'exercice de ses hautes fonctions, laissant des regrets qui n'ont point été effacés.
respect pour les choses, au uiilieu de ses calomuies contre les hommes ; jusque-là, M. de Lamennais se conservait encore tel que nous l'avions connu ; mais les pages qui précèdent et qui suivent l'épilogue , le montrent sous un jour bien autrement odieux et, si j'osais, j'avouerais y voir l'hj'pocrisie telle que peut la créer la haine. Il n'y a qu'un ange et qu'un prêtre qui puissent tomber si bas. Les pièces dites justificatives dont il s'appuie, relativement à lui, je ne les ai trouvées qu'accusatrices. Toutes ces encycliques n'expriment que l'ordre, les devoirs, les vertus que la Sagesse incréée est venue apporter dans le monde, et pas une approbation dont la tyrannie puisse se prévaloir. C'est un père qui rappelle à ses enfants qu'à Dieu seul appartient de faire cesser les maux qui pèsent sur eux et que le ciel mérite bien la patience et la soumission que l'on exerce sur la terre ; on y sent également la douleur et même la contrainte. »
« 19 jamier 1837.
» Je suis convaincue plus que jamais qu'on
ne pourra rien contre vous, si la prudence et la rectitude président à vos déterminations. Dans cette circonstance comme dans plusieurs autres, j'ai vu, mon bien cher ami, qu'il ne fallait avec vous que surseoir, et que bien peu d'heiu-es suffisaient pour séparer des velléités impétueuses de la décision la plus réfléchie et la plus sage. Il n'y a jamais à trembler que pour l'intervalle, mais vous avez mérité jusqu'ici qu'une fois pour toutes Dieu s'y mît. J'arrive donc à votre lettre qui, avec des restrictions tout à fait justes et convenables, met votre manuscrit à la disposition de M. l'archevêque ; cela seul répondait à tout et prévenait tout.
GHAriTMK XIII 365
» Pour reprendre les choses de plus haut, voilà donc, mon bien cher ami, comment elles se sont passées. A l'arrivée de votre manuscrit, je le lus avec délices, croyant vous entendre, mais aussi avec tremblement, et cette espèce de perturbation intérieure qui ferait se récuser soi-même lorsqu'on s'inspirerait quelque confiance, ce qui certes n'était point ici. J'ai trouvé dans cet écrit des morceaux admirables, d'une beauté hors ligne et d'un charme qui n'est qu'à vous. Le point de vue où vous vous êtes placé est le mien ; ma séparation complète de ce monde ne me laisse vraiment accessible qu'aux intérêts de l'Eglise où toute ma vie s'est réfugiée ; je pense que nous lui devons tout et qu'elle ne nous doit que la joie d'elle-même.
» La politique développée par vous me paraît celle du père commun de tous les fidèles, pris dans tous les partis comme dans toutes les nations ; et, quant au fond, mon adhésion est aussi complète que mon admiration est vive pour une foule de passages qui m'ont ravie. Mais ce juste et bien sincère hommage ne m'empêche pas, mon cher ami, de trouver que des parties de votre ouvrage auraient demandé à être retravaillées. Plusieurs idées m'y ont paru hasardées et manquer de cette précision rigoureuse, de la rectitude absolue qu'on attend toujours du sacerdoce; taches légères, travail facile qui n'auraient demandé que votre présence pour amener votre persuasion, et vous faire perfectionner votre œuvre. J'arrêtai donc de prendi'e conseil de M. Affre (1), de tous vos conseils à
(1) M. Affre était alors grand-vicaire de M. deQuélen. On est heureux de retrouver ici dans M. Affre le dévouement et la direction
vous-même, le plus dévoué et le plus fidèle. Je causai à foud avec lui de votre position actuelle, de votre avenir, et le trouvai également occupé de l'im et de l'autre. ^I. AfiFre emporta le manuscrit, avec prière, après l'avoir lu, de le communiquer à M. l'archevêque, et dès le lendemain je demandai une audience à Monseigneur. Il me développa les objections qui lui étaient suggérées contre la publication de cet écrit; objections qui vous seront exposées et adressées directement. Il m'a paru frappé surtout du peu de nécessité qu'il y avait pour vous d'entrer dans la lice, en partant de l'inopportunité, de l'inconvénient majeur de remettre aux prises avec la malveillance des imperfections attaquables, d'exciter peut-être de nouvelles clameurs en courant le riscpie de remettre en cpiesiion ce qui n'y est plus, votre tranquillité actuelle et l'utilité dont vous pouvez être dans l'avenir, etc. Je lui répondis que malgré le prix que l'approbation de Rome devait vous faire mettre à cette publication, votre soumission y renoncerait sans combat; quil est bien évident que si vous aviez voulu suivre votre seul et propre sens, vous auriez adressé votre manuscrit à votre libraire, au lieu de le faire passer par vos amis à l'autorité compétente. Je lui dis enfin tout ce que votre lettre à vousmême lui a dit encore bien mieux et de manière à le satisfaire pleinement. J'ai su par M. AfiFre, en dernier lieu, que les bornes que vous aviez mises à votre débonnaireté ne l'avaient choqué en rien, qu'il avait été très content
d'esprit qui devaient grandir en lui à chaque dignité nouvelle, et ne cesser de s'élever qu'après avoir atteint les sublimes hauteurs de l'héroïsme évangélique.