‹ Sa vie et ses œuvres; (volume 2)Chapitre 156 sur 207 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

nelles ; on respecte davantage la volonté même sur laquelle, pour son bien, on avait voulu agir. Je ne puis douter que votre àme si impétueuse, si élevée, si pure, si mobile, si simple et si belle, ne soit l'objet d'une prédilection divine. La Providence peut la soumettre à des épreuves sévères, mais l'abandonner, jamais ! Mon bonheur eût été de vous approuver toujours; mais ma tendresse n'en a pas besoin, et peut-être même les violentes secousses auxquelles vous la soumettez renouvellent-elles avec plus de force une première adoption. Vous avez pu croire aussi que l'ascendant que vous me laissiez exercer sur vous pourrait me rendre plus précieux nos rapports : rien ne serait moins \Tai, mon cher ami. Si j'ai quelquefois accepté cette influence, c'est sans confiance en moimême, et uniquement pour qu'un autre ne la prit pas. Je me faisais votre lest ou je vous tenais par le pan de votre habit pour ralentir ces mouvements trop rapides ou trop brusques. Peut-être sont-ce là encore les attributions dont il vous eût été utile d'investir quelqu'un à Rome, quelqu'un qui aurait réuni les deux conditions que je remplissais si complètement : d'abord de n'être pas vous, ni par la nature du caractère et des antécédents, ni par l'âge, et la seconde, plus essentielle encore, de vous aimer plus que vous ne savez vous aimer vous-même... »

Pour compléter ce tableau des pensées et des mœurs vraiment chrétiennes, nous devons y voir apparaître le P. de Ravignan. En effet, en attendant que le jeune exilé, devenu bientôt novice au couvent de la Minerve, répondit au vœu de son amie par l'histoire de saint Dominique, la restairration des Dominicains en France, et la reprise de plus en plus éclatante et efficace de ses conférences.

Ms'" Je Quélen n'avait point voulu laisser vacante la chaire de Notre-Dame, et le P. de Ravignan y continuait , avec un caractère différent, quoique avec un succès semblable, l'œuvre commencée. Cet ardent et saint apôtre avait eu à son tour besoin de rapprocher son âme de celle de M""' Swetchine, et il s'était fait recommander à elle par leur ami commun, le P. Rosaven. M"" Swetchine se hâta de l'accueillir. L'affection qu'elle portait au P. Lacordaire eût été un motif de plus dans son empressement, lors même qu'elle n'y eût pas été portée par tous les mouvements de la sympathie et de la vénération. De son côté, le P. de Ravignan attachait le plus grand prix à un auditeur tel que M"^ Swetchine, et lui écrivait :

(I Samedi, H .

» Madame, voici une petite carte avec votre nom et le mien ; vous aurez la bonté de la prendre avec vous et de la montrer en arrivant aux places réservées sous le nom de ma famille, à droite du banc-d'œuvre, en regardant la chaire.

» Le bon Eleuthère (1) me dit que vous êtes en grande timidité avec moi. Est-ce vrai et possible ! Je serais si heureux que vous fussiez mon maitre et mon tuteur pour me reprendre et me gronder, pour prier aussi !

» X. DE Ravignan. »

On trouve le nom du P. Lacordaire affectueusement et respectueusement prononcé par le P. de Ravignan dans

(1) M. l'abbé Eleuthère de Girardin, petit-fils du marquis de Girardin, d'Ermenonville.

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plusieurs des billets conservés par M"* Swetchine. On lit dans l'un d'eux :

« Le jugement du P. Lacordaire m'est précieux. Je crois avec lui qu'un bien résultera de cette crise ; mais n'en résultera-t-il que du bien ? »

On lit dans un autre :

« Le P. Lacordaire m'a répondu une lettre tout amicale. Vous savez que je tiens sincèrement à son amitié et à sa confiance; je voudrais les mériter. »

En même temps, M"" Swetchine consignait dans un de ses cahiers de lecture les trois lignes suivantes, qui d'un seul trait font revi^Te le visage si austère et si doux de l'illustre religieux :

« M. Laine, c était V orateur des yeux; il aurait ému et convaincu, même par son silence. Ces paroles de ^L de Lamartine sur M. Laine s'appliquent tout aussi bien au P. de Ravignan. »

Enfin elle écrivait au P. Lacordaire :

« 18 avril 1837.

» Vous retrouveriez ici les mêmes dispositions toujours bienveillantes et affectueuses; j'en ai promesse et certitude. L'Archevêque vous a toujours aimé, et le moindre retour vers lui vous en donnerait d'irréfutables témoignages. Laissons couler le temps, laissons Dieu écrire sur cette page effacée, vrai palimpseste où l'on pourra, à son choix, faire revi^Te l'un des deux textes. J'ai été entendre M. de Ravignan, la dernière fois qu'il a parlé, et je l'ai fort admiré. Son discours m'a paru d'une belle et régulière ordonnance, sa langue, riche et nouvelle par l'ascendant même des idées qu'il

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passe en revue ; ses mouvements sont libres et vrais ; il se place à une grande hauteur, ù celle d'où descend l'autorité. Un peu d'imitation d'une manière qui ne serait pas naturellement la sienne se fait sentir, et l'on cesse d'être maître, là où l'on imite. Mais c'est encore là un hommage qu'il vous rend, et un bien touchant témoignage, selon moi, de son amour et de son zèle pour la vérité, qui lui fait prendre^ pour lui assurer ce succès qui importe tant à ceux qui aiment, tous les moyens qu'il croit efficaces, dussent-ils contraindre sa nature et moins flatter son amour-propre. C'est une vraie grâce de Dieu que l'apparition d'un orateur chrétien ; mais en se faisant une si belle place, le P. de Ravignan l'ôle-t-il à quelqu'un? N'y a-t-il pas espace pour deux, et malgré les suffrages qu'il obtient, n'y a-t-il pas une foule de besoins qui ne sont pas satisfaits, une foule d'attentes encore trompées ? Une des plus désolantes choses Vie ce monde est l'étroitesse des blâmes et des admirations absolues; F envieuse paii- Vî'eté d'un exclusif amour s'applique à tout, et M. Sainte- Beuve se trouvait parler vrai, même pour les prédicateurs... »

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