‹ Sa vie et ses œuvres; (volume 2)Chapitre 158 sur 207 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

fants ; mais pas un d'eux ne restàt-il en ce monde, je ne voudrais pas davantage rompre mon dernier lien avec ma patrie, délaisser les paysans cpie la Providence m'a confiés, et fortifier dans l'esprit de l'Empereur le préjugé funeste qui lui fait supposer qu'en devenant catholique on ne peut demeurer bon Russe. Ce sentiment fut mis à la plus cruelle épreuve ; voici les paroles qu'il lui dicta :

« 12 janvier, Paris.

» Comme je sens, ma bonne chère amie, que vous avez besoin d'être consolée de notre malheur ! Rassurez-vous, je ne puis plus être malheureuse dans l'acception que le monde donne à ce mot, avec tout ce cortège de tourments, d'irritations intérieures, de regrets dévorants que la révolte du cœur traîne à sa suite. Si je pouvais en dire autant de mon pauvre mari, je serais toujours affligée, mais tranquille et consolée. Mais sa douleur contenue, que la plus sombre et la plus déchirante expression trahit si souvent, ces larmes convulsives, que la surprise, les difficultés, la menace d'un long et pénible pèlerinage vers un but inconnu lui arrachent quelquefois, me mettent moi-même vraiment aux abois. J'ai eu quelque peine à me faire comprendre, lorsque je lui annonçai cette funeste nouvelle; il croyait toujours que c'était un malentendu. C'est seulement lorsque je l'assurai que son arrêt était prononcé depuis deux mois et que votre amitié nous Tavait dissimulé, parce qu'elle se berçait d'espoir, c'est alors seulement que la vérité le saisit tout entier. Le premier jour, il y eut particulièrement une heure, une heure de son

absence, où je fus prise de telles terreurs, (|u'aucuu supplice de ce monde ne peut en donner Tidée. Dans Thabitude, son bon, doux et aimable caractère l'emporte; il est plein de patience ; seulement, il est distrait, absorbé : on voit que sa pensée est fixe comme sa souffrance. Il a voulu un instant combattre mon inébranlable résolution de le suivre partout, et puis il l'a acceptée, comme, j'ose le dire, il le doit à mon caractère et à mon dévouement pour lui, qui ne s'est jamais démenti. Je sais qu'il peut y aller de notre vie à tous deux, qu'il est plus que probable du moins que c'est abréger ce qui nous en reste ; mais ce n'est pas une raison pour ne pas obéir complètement, et peut-être n'en est-ce pas une assez bonne pour insister, ni pour renouveler de plus vives instances. Dans le siècle où nous vivons, il faut surtout que les principes tracent la ligne que l'on suit, qu'elle soit ferme, sûre, invariable. C'est en jouissant profondément de tant de grâces que le bon Dieu m'avait accordées ici, que j'ai appris à les quitter. Je m'y sens préparée. Je n'ai ni doute, ni inquiétude sur les moyens de la Providence pour suppléer aux biens Jont elle me prive, pour me rendre ce qui m'est nécessaire dans ce qu'elle m'ôte. Partout on est sous ses yeux : il n'y a pas d'exil pour ceux qui s'y confient et qui l'aiment.

» Jusqu'ici, rien n'a été ébruité, et je désire fort que cela le soit le plus tard possible. Je ne veux pas, je ne souffrirai jamais que l'intérêt qui pourra m'être exprimé prenne la forme de ces complaintes où la surprise d'une si grande sévérité et le blâme indirect jouent presque mi aussi grand rôle que la compassion. Dans mon malheur, je n'oublierai pas que je suis Russe au milieu de Français. Dieu sait si je l'ai jamais oublié et si jamais un murmure,

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