CHAPITRE \1V
une plainte, seulement une critique m'est échappée contre mes souverains 1 Voilà ce que je puis dire du fond de la conscience et la tète haute. Dans la circonstance actuelle, plus que jamais je ne veux qu'aucune de mes actions, qu'aucune de mes paroles ne désavoue mes sentiments intérieurs. Dans l'esprit de ma religion, je trouve un double motif d'obéir. ^la soumission n'a rien de servile : elle est libre comme tout ce qui vient de la conscience ; ce n'est pas même le joug de la nécessité, et cela, chère amie, sans présomption, sans jactance et sans humeur. Je ne voudrais négliger aucun des moyens qui peuvent être employés pom* obtenir de la bonté de l'Empereur la grâce de rester ici. Mais, quoi qu'il ordonne, il trouvera en nous des sujets soumis, fidèles et profondément respectueux poui* une volonté où ils liront celle du Ciel. La lettre cjue mon mari écrit à l'Empereur n'ose implorer qu'un délai jusqu'au printemps. Si nous ne l'obtenions pas, nous partirions immédiatement. L'éloquence de cette lettre est dans le mot rien quand il s'agit de la fortune de mon mari, dans le chiffre soixante-seize quand il s'agit d'âge, dans la rigoureuse vérité de ma santé profondément atteinte et délabrée, et dans notre inébranlable résolution de tout sacrifier pour obéir.
» Dans l'arrêt qui interdit les deux capitales à mon mari, il naît un singulier contraste de l'identité d'un même châtiment infligé également, je crois, à des fauteurs de l'odieuse conspiration de 1825, et à mon mari , animé de sentiments bien diÛerents et apparemment bien connus pour tels, puisque le fameux comte ***, dans un moment d'ouverture, alla jusqu'à lui dire qu'il n'avait pas nui à sa disgrâce auprès de Paul I" par l'unique raison
({lie la présence de mon mari les gênait, pour la belle tin qu'ils poursuivaient. Voilà de ces aveux qui remettent du baume dans le sang d'un honnête homme, et dont le souvenir peut ennoblir jusqu'à l'humiliation. L'accent de cette lettre sera bien reconnu par vous pour l'accent de la vérité, pourvu que, dans la forme, il n'y ait pas de ces nuances négligées qui échappent à des gens depuis si longtemps éloignés de leur cour. »
M'"^ Swetchine entre ici dans quelques détails rétrospectifs sans intérêt pour le lecteur et ajoute :
« Notre mobilier, mes tableaux, mes livres, rien de tout cela n'est transportable pour des gens qui vont à huit cent lieues, et qui marchent pour ainsi dire à l'aventure, se sentant trop vieux, trop affligés, trop découragés, pour songer à un établissement. Il ne nous sera plus permis, l'arrêt subi, que de vivre au jour le jour, et de dresser une tente en attendant qu'on la ploie pour en faire un linceul. J'en suis bien sure, nous pourrons être fort dépourvus, mais rien ne nous manquera; quand on est bien malheureux, on a si peu de besoins! Adieu, ma bien chère amie. Si votre sollicitude ne se lasse point, ma prière pour vous, tant que je vivrai, sera aussi infatigable. Chacun paie ses dette comme il peut. »
Les amis de M""^ Swetchine à Saint-Pétersbourg; ne se contentèrent pas de leurs premières démarches ; armés de son admirable résignation et de son impassible obéissance, ils obtinrent un premier sursis que M""' Swetchine résolut aussitôt de mettre à profit en quittant la France, seule, en traversant toute l'Europe, et en allant plaider en personne la cause de son mari près de l'Empereur lui-même.
Partie dans la soirée du 15 août 1834, elle arrivait à Pétersbourg le 19 septembre. Le 16 novembre seulement, le but de ses courageux efforts était atteint. Sa santé fortement ébranlée ne lui permit de quitter la Russie que dans le mois de février. Elle dut surmonter de cruelles souffrances dans ce trajet à travers le Nord , an milieu de la saison la plus rigoureuse ; elle rentrait à Paris à six heures du matin, le 4 mars, premier jour du carême de 1835, faisait arrêter sa petite calèche sur le seuil de la chapelle de Saint-Yiucent-de-Paul , rue Montholon, y épanchait ses actions de grâce envers Dieu, y recevait les cendres, et rentrait enfin dans son asile chéri de la rue Saint-Dominique, pour y tomber épuisée, sous les atteintes d'une maladie aiguë qui la laissa durant trois mois suspendue entre la vie et la mort.
Cette année presque entière d'inexprimables angoisses n'avait laissé apercevoir à ceux qui l'approchaient ni trouble dans sa sérénité, ni altération dans son humem* ou dans son esprit. Pour tout le monde, elle semblait avoir accompli un voyage presque inutile, et se laissait paisiblement accuser d'avoir été solliciter, par fantaisie, une faveui' que le moindre mot eût suffi à lui obtenir.
L'année 1836 fut marquée pour M'"' Swetchine par deux profondes afflictions, qui vinrent la frapper presque coup sur coup : la mort de sa tille adoptive , la comtesse de Ségur d'Aguesseau, et la mort de sou beau-frère, le prince Gagarin.
Menacée dès sa jeunesse, M'"'' de Ségur avait lutté à force de courage et à l'aide des plus tendres soins contre une maladie cruelle, qui la ravit à la fleur de son âge, mère de deux jeunes enfants. C'est dans une petite ville
du Midi, à Cahors, que le général Swetchine. qui croyait avoir le temps de rejoindre la comtesse de Ségur aux eaux des Pyrénées, fut atteint par la nouvelle d'un malheur irréparable. M'"^ Swetchine quitta précipitamment Vichy, sans y achever la cure annuelle qui était devenue, pour ainsi dire, une condition nécessaire de son existence. ' Elle se consacra , suivant sa coutume , à toutes les afflictions qui l'entouraient sans songer davantage à ses propres souffrances. « Tl arrive dans les longues maladies, écrivait-elle à la comtesse Edling, ce qui est si douloureux dans les fins subites, c'est qu'on est pris au dépourvu ; on compte sur le temps par cela même qu'il s'en est écoulé beaucoup, et l'habitude d'un état équivaut presque à son ignorance. Je vais achever l'automne à Tours avec mon mari, ma pensée de chaque instant étant d'adoucir le chagrin de sa vieillesse si douloureusement éprouvée. Je vois qu'il aime toujours davantage mes soins, et que sa bonté et sa parfaite douceur sont une partie de son bien méritant courage »
Peu de mois après, dans le courant de l'hiver 1837, le prince Gagarin ayant échangé l'ambassade de Rome pour celle de Munich, vit presque aussitôt sa santé ébranlée par le changement de climat, et mourut dans les bras de la princesse Gagarin et de cinq jeunes fils, dont l'aîné, attaché à l'ambassade de son père, entrait à peine dans la carrière diplomatique.
« Ma sœur, écrivait M"'^ Swetchine, que je ne retenais pas près de moi par un pressentiment secret et que je laissai partir au milieu du bouleversement des routes, n'arriva que pour rester mortellement frappée des ravages déjà faits par la maladie ; tout espoir lui fut ôté dans le