CHAPITRE XI
moment même , et , six semaines après , ce pauvre Grégoire, si animé encore d'esprit et de volonté, n'existait plus ! Ce malheur ouvre devant ma sœur un vrai gouffre de perplexités et de douleurs ; une immense responsabilité vient à peser sur elle seule ; son existence extérieure est détruite comme l'autre. L'Empereur a été bien bon pour elle. Son retour en Russie , où elle doit ramener ses enfants, est tout indiqué et se réalisera prochainement. On lui proposait des résidences éloignées, Karkof, Moscou et même Odessa ; ce dernier parti l'eût rapprochée de vous, et c'en était le bon côté ; mais j'y élève pour ma part des objections. Il s'agit de nationaliser de jeunes enfants nés hors du pays, et, pour cela, je ne trouve pas Odessa assez russe. Moscou lui rend au moins, comme pays et comme famille, cet abri protecteur qui lui est ôté dans son mari. »
La résidence de Moscou fut en effet choisie par la princesse Gagarin, et il faut compter désormais parmi les tristesses de M'"" Swetchine la séparation des deux sœurs, aggravée par une telle distance et de tels devoirs.
Tant d'épreuves tournèrent de plus en plus l'âme de M"* Swetchine vers Dieu. Toute la portion religieuse de son existence revêtit une régularité, une austérité dont ne se doutèrent jamais la plupart de ceux qui la voyaient même assiduement.
Elle avait obtenu de M. l'archevêque de Paris l'autorisation d'élever une chapelle dans son appartement. Au retour du cruel voyage de Russie, elle voulut donner à ce petit sanctuaire une décoration qui répondît encore mieux à son sentiment d'actions de grâces, et y consacra particulièrement une foule de pierreries brillantes extraites des mines de la Russie. Le chiffre en diamants qu'elle
avait porté comme demoiselle d'honneur de l'impératrice Marie ornait le socle d'une statue en argent de la sainte Yierge.
Ces travaux nécessitèrent une seconde consécration. M?r de Quélen qui, déjà une première fois, le lundi 20 mai 1833, avait béni la chapelle et y avait déposé luimême le Saint-Sacrement , voulut également bénir pour la seconde fois ces murailles et ce tabernacle, objet d'un culte si pieux : il y dit la première messe , le mardi , 1 5 décembre 1835. Cette messe fut répondue par l'abbé Lacordaire, alors au début de ses conférences de Notre- Dame.
iMalgré ce privilège et ses souffrances, M'"e Swetchine demeurait une paroissienne exemplaire de Saint-Thomas-d'Aquin. Il était rare qu'elle n'allât pas y entendre une messe très-matinale ; elle s'accordait par surcroît la messe dans sa chapelle aux jours et aux heures qui convenaient aux amis avec lesquels elle célébrait leurs douloureux ou leurs heureux anniversaires. Assez souvent aussi, elle y réunissait tout ce que l'étroite enceinte pouvait contenir pour y entendre quelques paroles promotrices d'une œuvre ou d'une fondation nouvelle. A l'époque de la renaissance de Solesmes et du rétablissement des Bénédictins, pour lesquels Mn^e Swetchine avait déployé autant de sollicitude que de générosité , dom Guéranger s'y fit entendre plusieurs fois, comme le père Lacordaire et le père de Ravignan. L'abbé Dupanloup, l'abbé Bautain, l'abbé de la Bouillerie, le père Gratry, tinrent à honneur d'y célébrer le saint Sacrifice, et d'y porter la parole ; des hommes qui avaient reçu près d'elle les premières inspirations de la giàce et de la