CHAPITRE
Une surveillance non moins minutieuse s'étendait sur tous les corps de Tarmée, à quelque distance quils tinssent garnison. Des officiers étaient subitement arrêtés, jetés en traîneau, amenés sans prendre haleine devant les conseils de guerre, souvent en présence même de l'Empereur. L'hésitation et la timidité équivalaient à un aveu, les peines les plus rigoureuses étaient prononcées sans appel. L'Empereur, un jour, chargea le général Swetchine de l'exécution d'un arrêt cruel envers un colonel. Le général s'avance sur la place d'armes, marche vers le condamné déjà dépouillé de ses vêtements jusqu'à la ceinture, et lui dit : « Reprenez votre épée, quittez Pétersbourg à l'instant même; l'Empereur vous fait grâce. » Puis, retournant sur ses pas, le général monte à Tappartement de TEmpereui^ : « Sire, je vous apporte ma tète ; je n'ai point accompli les ordres de Votre Majesté. Le colonel est libre; je lui ai rendu l'honneur et la vie; maintenant faites-moi frapper à sa place. » L'Empereur serra violemment le bras du général , hésita et lui dit : « Vous avez bien fait; j'ai regretté de n'en avoir pas parlé au grand-duc Alexandre. » Et il ajouta • « Que ceci du moins ne soit jamais connu à Pétersbourg. »
Le gouvernement des affaires étrangères n'était pas conduit avec plus de suite ni de prudence que le gouvernement intérieur de l'empire. Mécontent des procédés de l'Autriche en Italie, irrité par l'Angleterre au sujet de l'île de Malte, Paul rappela soudainement ses armées, déchira les traités, somma la maison de Boui'bon de quitter ses Etats et entama avec le premier consul Bonaparte des négociations dans lesquelles il se plut à étaler un chaleureux enthousiasme. On répandit alors en Europe une II. 3
U MADAME SWETClIllXK.
caricature où le tzar était représenté portant d'un côté du visage : — Ordre, — di^ Fautre côté : — Contre-ordre, — et sur le front : — Désordre.
Au milieu de ces bmsques revirements qui atteignaient toutes les situations et tous les ordres d'idées, le crédit du général Swetcliine fut respecté, la bienveillance de l'Empereur redoublait même envers lui. Il lui avait confié d'abord le poste de commandant militaire avec logement au palais impérial; plus tard il l'investit des fonctions provisoires de gouverneur de Pétersbourg. Cette faveur fit de lui un obstacle dangereux ou un complice nécessaire pour les projets d'abdication violente qui se tramaient dans l'ombre.
Le général a tracé lui-même, de cette circonstance suprême dans sa carrière, un récit qu'aucun autre n'a le droit de suppléer :
« Parmi les personnes qui vinrent me féliciter sur ma » nomination de gouverneur général, l'amiral R. m'a- » dressa les louanges les plus fiatteuses. Il fut des soirées » de ma femme et réussit à y être supériem" aux autres. » Le comte *** rendit visite au nouveau gouverneur, con- » tre son habitude de ne visiter personne par esprit de » dignité . Il m'invita à passer chez lui pour parler affaires ; » je m'y rendis à 6 heures du soir, comme il me l'avait » indiqué. Excepté le portier, la maison était vide, point » de domestiques. Le comte me reçut un bougeoir à la » main, me prévint qu'il était seul et me conduisit dans » un cabinet isolé.
« — Général, j'ai à vous révéler, en votre qualité de » chef de la force armée, un complot formé contre l'Em- » pereur : j'en suis le présidents Se souvenant de l'état