‹ Sa vie et ses œuvres; (volume 2)Chapitre 17 sur 207 · CHAPITRE H · texte numérisé non relu

CHAPITRE H

» glorieux de la Russie à la mort de riiiipératrice, humirt lié de la voir maintenant séparée de l'Europe et sans » alliances, un congrès des personnages les plus illustres » de la nation, secondé par l'Angleterre, se propose de » renverser un gouvernement violent et honteux, pour » mettre sur le trône le grand-duc Alexandre, héritier » présomptif, qui donne toutes sortes d'espérances garan- » lies par son âge et ses sentiments. Le plan est arrêté, » les moyens d'exécution sont assurés, les conjurés en » nombre. Il s'agit d'investir le palais Saint-Michel, aus- » sitôt que l'Empereur en prendra possession, et de lui » demander son abdication en faveur de son fils. L'Em- » pereur sera constitué prisonnier d'Etat, enfermé dans » la forteresse, gardé avec tous les ménagements qui con- » viennent au titre de père du Souverain ; nous ne pou- » vons répondre cependant des accidents qui survien- » draient au passage de la Neva, dans la saison où elle » charrie et dans l'obscurité de la nuit. Il s'agit de sa- » voir le parti que vous prendi^ez dans cet événement » national ? »

«. — Monsieur le comte, je ne partage pas l'opinion » que des particuliers, sans autre autorité que leur libre » arbitre, soient en droit de changer l'ordre d'un gouver- » nement. Les souverains ou chefs héréditaires de nations )) sont à mon avis des êtres qui ne peuvent abdiquer. Un » roi malade ou imbécile, comme nous en avons vu dans » d'autres contrées, se remplace par un Conseil de ré- » gence. La mort de Charles I" et de Louis XYI sont des » assassinats, des crimes de haute trahison. Voici mon » opinion : j'entends rester dans mon rôle et n'en pas » changer comme Arlequin au spectacle. Du restt^, soyez

;{(i MADAMI': SWKTCIIINE.

» tranquille, je ne profiterai pas tle votre confiance pour » obtenir des faveurs par une dénonciation avilissante. » La loi m'accorde le tlroit et les moyens d'arriver à la » tête en commençant par les pieds, et je vais m'en occu- » per. Oubliez, monsieur le comte, que je vous ai parlé, » et regardez, je vous prie, notre entretien comme un » rêve. »

« Peu de jours après, l'amiral 1\. me rendit visite et me » demanda : — Général, quel parti prendrez-vous s'il » arrive une insurrection, que je crois impossible, et qu'il » faille cependant vous décider pour ou contre? — Je » prendrai le conseil de l'honneur et me déciderai pour » le serment. — L'amiral se jeta à mon cou, m'embrassa )) cordialement et me conseilla de persister toujours dans » la carrière de la fidélité. Deux jours après, je fus iiom- » mé le matin sénateur et le soir destitué (1). »

Peu après la subite disgrâce du général Swetchine, le comte Palben fut nommé à sa place gouverneur intérimaire de Pétersbourg. Paul alla prendre possession du palais Saint-Michel, obsédé de lugubres pressentiments et devisions singulières. Le 12 mars 1801, il avait cessé d'exister. Le grand-duc Alexandre, proclamé au milieu de la nuit, à la sombre lueur des flambeaux et des torches, opposa d'abord une énergique résistance ; mais le plus puissant des conjurés s'approcha de son oreille et prononça ces mots à voix basse : — Vous devez régner, vous régnerez. — Des soldats enlevèrent le Grand-Duc sur leurs bras et l'entraînèrent vers la cathédrale oii le clergé et le peuple furent aussitôt convoqués.

(1) Snuvonirs manuscrils du trriiw'al Swelcliinc. u

CflAI'ITl;!-: Il 37

Le général Swetchiue et sa femme ne s'étaient point éloignés de Pétersbourg en quittant leur charge ; leurs terres étaient situées à de grandes distances ; la vie de campagne entre peu dans les habitudes de l'aristocratie russe. Moscou ne les attirait plus depuis la mort de M. Soymonof ; ils continuèrent donc à vivre au miUeu d'amis nombreux, choisis et conservés avec indépendance. L'échange des idées philosophiques ou httéraires occupait dans leur salon une place partagée, non usurpée, par la politique du temps si féconde en péripéties. Alors se nouèrent ces profonds attachements dont Paris voyait chaque année apparaitre les fidèles témoins ; attachements toujours empreints de vénération et doués du rare privilège de ne se démentir jamais. Dès lors aussi la santé de M"^ Swetchine. qui avait présenté de fort bonne heure des phénomènes singuliers, devint sujette à des souffrances dont toute autre énergie que la sienne eût été accablée. Déjà les médecins avaient prononcé qu'elle ne connaîtrait jamais le bonheur d'être mère, et elle cherchait une consolation à ce douloureux arrêt en redoublant de soins poiu" l'éducation de sa jeune sœur, en multipliant les prévenances et les égards envers le général Swetchine, en consacrant enfin à de persévérantes études les moments dont ne disposait pas son cœur, toujours le prenùer consulté.

La lecture ne fut jamais pour elle un simple délassement : un li^Te ne sortait de ses mains qu'annoté , commenté, copié quelquefois presque dans son entier. La première date de ces énormes extraits, remonte à 1801, cest-à-dire à sa dix-neuvième année . seconde année de son mariage. Ces recueils ne sont ni des albums de luxe.

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ni môme des volumes pré[»arés à cette intention, ce sont des cahiers de papier commun, couverts d'une écriture tine et serrée, reliés postérieurement par mesure d'ordre et de conservation, ce qu'attestent des lignes engagées dans le dos de la reliure ou des mots emportés par la rognin^e des marges. Ces volumes s'élèvent au nombre de trente-cinq; en outre d'autres ont été perdus. Les plus petits sont in-8" ; treize sont in-l".

Ce que ces livres représentaient pour M'"* Swetchine d'intérêt ou d'émotion , nous le retrouvons , par un rapprochement digne d'être noté, décrit par le comte de Maistre errant alors en Suisse, en Italie, en Sardaigne, et qui ne devait connaître M""' Sv^etchine qu'à la dernière halte de sa longue expatriation. « Vous voyez d'ici ces » volumes immenses, couchés sur mon bureau, dit le » comte de Maistre, dans les Soirées de Samt-Péters- » bourg; c'est là que depuis plus de trente ans, j'écris « tout ce que mes lectures me présentent de plus frappant. » Quelquefois je me borne à de simples indications; d'au- » très fois, je transcris mot à mot des morceaux essen- » tiels ; souvent je les accompagne de quelques note^ , et » souvent aussi j'y place ces pensées du moment, ces » illuminations soudaines qui s'éteignent sans fruit si » l'éclair n'est fixé par l'écriture. Porté par le tourbillon » révolutionnaire en diverses contrées de l'Europe, jamais » ces recueils ne m'ont abandonné ; et maintenant vous » ne sauriez croire avec quel plaisir je parcours cette » immense collection. Chaque passage réveille dans moi » une foule d'idées intéressantes et de souvenirs mélan- » coliqu&s mille fois plus doux «jue ce qu'on est convenu » d'appeler 7j/«25?V'5. »

GHAPITI'.E 11. 3a

Pour M"^ Swetcliine comme pour M. de Maistre, ces volumineux extraits de lecture c'était les étapes successives qu'avait traversées leur intelligence ; à ce titre, quelques fragments doivent prendre place sous les yeux du public.

I Le premier volume commence avec l'année 1801. Les premières pages sont consacrées au Traité de morale de Barthélémy : les préceptes de Pythagore y figurent en grand nombre. Bernardin de Saint-Pierre occupe le second rang ; puis viennent de longues et mélancoliques pages des ^Xuits d'Voung.

Fénelon apparaît dès le premier volume par une lettre à M"^ de Maintenon.

De coiu-ts fi^agments de M""' de Genlis, des lettres de Michaud à l'abbé Delille, des traductions d'îb^race, s'entremêlent aux fragments d'un poëme de La Harpe sur les femmes.

Une large part est faite à Bousseau ; il n'y a pas une ligne de Voltaire. Avant même d'avoir quitté la Bussie , M'"" Swetcliine écrivait à une jeune amie : « J'ai rarement pu lire Voltaire sans éprouver la plus pénible impression, tandis que les Nuits d'Young m'ont souvent reportée dans une situation d'esprit agréable. » Les citations de la Nouvelle Héloïse sont nombreuses. On devine que la candeur de la jeune femme, blessée par la légèreté et la sécheresse voltairienne, a été éblouie par la pompeuse sensibilité de Bousseau. La préface de la Nouvelle Héloïse est analysée avec soin; l'apologie du roman moral, comme on l'entendait alors, est reproduite en toute bonne foi.

Si les romans n'offraient à leurs lecteurs que des tableaux d'objets

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qui les environnent . que des devoirs qu'ils peuvent remplir , que des plaisirs de leur condition , les romans ne les rendraient point tous , ils les rendraient sages; etc., etc.

Les pages les plus vives de Saint-Preux à Julie ne sont pas exclues :

0 Julie! que c'est un présent fatal du ciel que d'avoir une âme sensible ! etc.

Mais c'est surtout par les descriptions de la nature , les invitations à la vertu, aux mœurs paisibles et à l'étude, que la sympathie de M"'* Swetchine s'attache à Rousseau.

0 mon ami ! quel argument contre l'incrédule que la vie du vrai chrétien ' etc.

Presque à côté de Rousseau se place Marmontel. Bélisaire avait joui d'une grande célébrité dans toute l'Europe, mais particulièrement en Russie. Parlant des incidents qui précédèrent la publication de son ouvrage , Marmontel dit dans ses Mémoires : « Je redoutais les allusions, les applications malignes, et l'accusation d'avoir pensé à un autre qu'à Justinien dans la peinture d'un roi faible et trompé. Le roi de Prusse le sentit si bien que lorsqu'il eut reçu mon livre , il m'écrivit de sa main au bas d'une lettre de son secrétaire Lecat : « Je viens de y> lire le début de votre Bélisaire. Vous êtes bien hardi! » Mais, ajoute Marmontel, tandis que la Sorbonne condamnait mon livre , les lettres de souverains de l'Europe et celles des hommes les plus éclairés et les plus sages m'arrivaient de tous côtés, pleines d'éloges pour mon livre (juils disaient être le bréviaire des rois. L'Impératrice de

r.HAPiTni; ii. ii

Russie l'avait traduit en langue russe et en avait dédié la traduction à un archevêque de son pays. » Le Bélisaire de Marmontel prit donc une large part dans les lectures de M"* Swetchine .

Cependant l'ironie ne tarde pas à se faire jour, et les travers . puis les excès du xvni^ siècle se laissent entrevoir. Après cette détinition de Maupertuis par lui-même : « Je suis pâle comme la mort et triste comme la vie, » se trouve le portrait suivant de Fontenelle :

M. de Fontenelle ne connaissait que l'esprit ; il n'avait point de \ices et par conséquent point de combats à soutenir ; il ne riait jamais. Je lui disais un jour : Monsieur de Fontenelle, vous n'avez jamais ri ? — Non , je n'ai jamais fait : ah ! ah ! ah ! — Voilà l'idée qu'il avait du rire. Il souriait seulement aux choses fines, mais il ne connaissait aucun sentiment. Il n'avait jamais pleuré, il ne s'était jamais mis en colère , il n'avait jamais couru ; il ne faisait rien par sentiment , il ne prenait point les impressions des autres , il n'avait jamais interrompu personne, il écoutait jusqu'au bout sans rien perdre , il n'était point pressé de parler , et , si vous l'aviez accusé , il aurait écouté tout le jour sans rien dire. Dès sa naissance, rien ne l'avait affecté ; il ressemblait à une petite machine bien délicate qui durerait éternellement si on la posait dans un coin et qu'on ne la frottât ni ne la froissât jamais C'est à cette apathie absolue qu'on peut attribuer sa longue vie. Sa mère lui ressemblait ; il parlait de ses parents avec la même indifférence ; il disait : Mon père était une bête, mais ma mère avait de l'esprit. Elle était quiétiste; c'était une petite femme douce qui me disait souvent : Mon fils , vous serez damné. Mais cela ne lui faisait pas de peine. Fontenelle n'avait jamais haussé la voix dans quelque occasion que ce pût être ; il ne parlait jamais en carrosse de peur d'être obligé d'élever la voix; il n'aimait point la musique; il ne se souciait ni de la peinture, ni de la sculpture que par ce qui avait rapport à l'imagination. Il n'aimait personne : on lui plaisait, mais il n'avait jamais prononcé le mot aimer. M'"*^ Geoffrin lui demandait : M'estimez-vous"? — .le vous

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trouve fmi aimable. — Mais si (luelqu'un venait vous dire que j'ai égorgé un de mes amis, le croiriez-vous "? — J'attendrais.

On disait de Diderot, qui se contentait souvent des interlocuteurs les [)lus médiocres, pourvu qu'ils l'écoulassent : Diderot ressemble au joueur de paume qui s'escrime contre un mur, et s'écrie en voyant rebondir la balle : Voilà vraiment un mur qui joue bien.

Un correspondant de Ferney disait : Je viens de recevoir une charmante lettre de Voltaire...., je vais vous lire ma réponse.

M'i'G du Deffand voulant ranger sa vie, écrivait : Pour le rouge et le président Hainault, je ne leur ferai pas l'honneur de les quitter. De son côté le président, qui venait de se convertir, disait : Je suis en train de rechercher toutes mes fautes, afin de m'en débarrasser; on ne saurait croire combien on se trouve riche quand on déménage.

M'»e Geoffrin prétendait qu'ayant toujours eu l'esprit de son âge, ses goûts et ses années avaient toujours marché comme deux chevaux bien attelés.

Voltaire s'est fort peu occupé de la campagne, et l'on a dit spirituellement de son poërae de la Henriade, qu'il n'y avait pas seulement d'herbe pour les chevaux.

Tallien osa dire un jour à l'Assemblée : Quand nous serons seuls (ivcr le peuple. Aussi la vie était-elle devenue un art. Un homme à (pii un autre demandait en le rencontrant: Eh bien! (jue pensezvous de tout ceci? — Ce que je pense, dit-il, mais j'ose à peine me taire !

Quelqu'un, frappé du changement que les deux premières années de la révolution française avaient apporté aux opinions politiques d'Alfieri, lui en demandait compte : — Ah ! répondit Alfieri, je connaissais les grands, je ne connaissais pas les petits.

Les derniers échos du xviif siècle, dans sa forme en-

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