CHAPITRE XV
Lorsque le mouvement révolutionnaire de la France se fut communiqué à toute l'Europe, M""' Swetchine écrivait à la comtesse Chreptowitch, alors résidant à Naples :
« Paris, 6 avril.
» Ma chère Hélène,
» A voir ce qui se passe d'un bout de l'Europe à l'autre, ne dirait-on pas un gigantesque et universel dessein qui s'accomplit. On voit bien les fautes qui ont été faites, mais elles ne sauraient expliquer ni une telle simultanéité, ni un tel concert, ni une telle rapidité. Ne croyez pas qu'il ne se serait agi, pour arrêter les événements, que d'un coup d'œil plus incisif et d'un bras plus fort. En regard des grands faits publics, il est rare que les hommes ne soient bien petits ; mais aujourd'hui, tout est impuissant devant l'irrésistible. »
Jetant un regard sur l'état agité mais sans désordre de l'Angleterre, M"^ Swetchine ajoutait :
« Elles sont moins rares qu'on ne croit les batailles dont l'issue étonne autant les vainqueurs que les vaincus. Ce qui me frappe dans les luttes anglaises, c'est quelque chose de substantiel dans les passions mises en jeu. On sent que dans le vrai ou dans le faux, ils y sont jusqu'au cou, que la chose publique est leur chose à eux-mêmes, qu'ils s'y transportent tout à fait, et que cet intérêt qu'ils sont appelés à défendre leur a été transmis par un grand nombre de générations, au moins pour la plupart, et qu'il a passé dans leur sang. Il y a loin de là au factice, au superficiel des constitutionnalités nouvelles, où le vague et la fantaisie du moment jouent un si grand rôle, quand ce n'est pas l'intérêt particulier qui en décide.
Certes, je n'ai pas l'envie d'abaisser la France devant sa rivale, mais en fait de mœurs politiques, on sent qu'en Angleterre elles sont devenues une seconde et réelle nature, et qu'en France, elles sont encore de convention. Il résulte de là que les témoins de ces luttes les suivent en France avec un intérêt qui n'est que pour l'esprit, tandis qu'en Angleterre la préoccupation générale est contagieuse, et qu'au lieu d'observer simplement on se sent entraîné. »