‹ Sa vie et ses œuvres; (volume 2)Chapitre 184 sur 207 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Le général Swetchine était âgé de 92 ans lorsqu'une attaque d'apoplexie vint le surprendre à 8 heures du matin, sans aucun signe avant-coureur, au moment où M""^ Swetchine commençait à haute voix pom' lui la lecture d"un journal.

Le général était un vieillard vénérable ; son visage portait l'expression constante et sereine d'une parfaite bonté . Il avait la plus vive affection pour sa femme et n'en parlait jamais qu'avec une tendre vénération. M"^ Swetchine y répondait par un altachemeut plein de respect et une incessante sollicitude. Si les deux esprits n'étaient pas à la même hauteur, les deux cœurs étaient égaux en délicatesse et en générosité. Le général était instruit, il lisait beaucoup, racontait bien et dans sa conversation exempte de toute prétention, la finesse du bon sens perçait à travers la bonhomie. Dans les quinze dernières années de sa vie, une forte surdité Téloigna du salon de sa femme aux heures où le monde l'envahissait, il lui était pénible de ne point entendre les entretiens qu'il n'eût pas consenti à interrompre en forçant les interlocuteurs à tenir compte de son infirmité. Mnie Swetchine voulut alors fermer sa porte ; il s'y opposa par le plus énergique refus ; durant plusieurs années il s'imposa même la contrainte de passer chaque soir une heure ou deux dans le salon sans prendre aucune part à ce qui s'y passait, mais témoignant à chacun une extrême politesse afin de mieux dissiper par cette apparente communauté d'intérêt les scnipules de M°" Swetchine.

Le général marchait beaucoup, visitait Paris en détail dans ses monuments, dans ses travaux publics, se plaisait ù assister aux essais ou aux expositions de toute in-

(histrie nouvelle, recevait les soins les plus assidus d'un de ses anciens aides-de-camp, M. de Tiran. qui le récompensait alors par sa reconnaissance de l'hospitalité que jadis il en avait reçue à Pétersbourg; enfin, il avait un lecteur attitré qui le tenait au courant de toutes les publications récentes et que M"* Swetchine suppléait exactement une ou deux heures par jour, quel que fut son état de soutfrance ou de fatigue, à elle-même. Le général s'unissait aux sentiments de Mn^^ Swetchine pom' les amis qu'elle admettait à une intimité réelle ; il témoignait particulièrement des sentiments affectueux au P. de Ravignan et au P. Lacordaire, quoiqu'il ne manifestât jamais le moindre doute sur l'orthodoxie russe, ni aucune intention de retour vers l'Eglise latine. Sa mort subite fut un coup de foudre pour M^e Swetchine. La première explosion de sa douleur fut déchirante ; elle refusait de croire à son malheur, et le médecin simula des efforts qu'il savait être inutiles afin de lui donner le temps de reprendre son empire sur elle-même. Le premier des amis accourus trouva M^e Swetchine à genoux près du corps inanimé du général et en proie à des sanglots convulsifs ; ce ne fut quen s' agenouillant à son côté et en multipliant les supplications qu'on parvint à se faire entendre et à l'entraîner dans son propre appartement ! Les difficultés qui s'opposaient à l'inhumation du général Swetchine dans le petit cimetière de Montmartre furent surmontées. Pas un mois ne s'écoulait qu'elle ne se fit transporter près de la tombe de son mari, accompagnée seulement de Parisse. Elle y demeurait longtemps en prière et plus d'une fois en se relevant, elle montra du geste à sa muette compagne le lieu où elle voulait venir un jour reposer

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