CHAPITRE XVI. i
M. de Lamartine avait tracé dans ses Confidences une esquisse des écrits et du caractère du comte de Maistre ; Mme Swetchine en transcrit quelques passages et les réfute ainsi :
(I M. de Lamartine dit avoir beaucoup vu
M. de Maistre : le nombre des séances rendrait plus surprenant encore qu'à ce point il ait pu manquer le portrait. Pas un trait exact et fidèle, ni mêmereconnaissable; de physionomie encore moins.
« Les frères du comte de Maistre, et on pouvait en dire
autant de lui.... ne prenaient au sérieux que l'honneur de Dieu. »
» Le comte de Maistre prenait au sérieux tout ce qui touchait à l'honneur et même à son semblant. Tout dévoué qu'il était à l'honneur de l'Eglise, que la promesse divine fait par excellence l'honneur de Dieu, le gentilhomme parlait si haut en lui, que, dans un cas donné, il aurait eu bien de la peine à ne pas donner satisfaction à ce bizarre honneur humain , qu'il appelait si bien la superstition de la vertu.
« Le comte de Maistre était un homme d'une grande
taille, d'une belle et mâle figure ... «
» Le comte de Maistre était de taille moyenne, ses traits n'avaient aucune régularité ; rien d'incisif dans son œil, dont la vue très-courte donnait quelque chose de perdu à son regard. Ce visage sans régularité, sans éclat, resplendissait néanmoins de majesté. L'ensemble, le port de cette tête était saisissant et tout empreint du caractère dtî la sagesse anti([ue.
« Il ne savait rien que par les livres et enavait lu très-peu. »
» Où donc M. de Lamartine a-t-il pu prendre que M. de Maistre avait très-peu lu? Je l'ai connu bien avant M. de Lamartine, et je l'ai vu pendant de longues années donner habituellement à l'étude douze et quinze heures, dont la lecture prenait sa bonne part. M. de Maistre lisait immensément; les livres encombraient sa table et s'y succédaient. Cet emploi de ses loisirs dans l'âge avancé, avait été préparé, en remontant à ses premières années, par des études classiques telles que les avaient faites les grands esprits du dix-septième siècle, nourriture si propre à former des intelligences robustes et saines. La carrière de la magistrature à laquelle se destinait M. de Maistre lui imposa des labeurs non moins sérieux, et la pente invincible de son génie ne lui fit pas seulement un devoir d'étudier la religion dans ses sources, mais de pénétrer dans les profondeurs de la théologie, et d'y joindre tout ce que la science ecclésiastique a de plus ardu. Posé sur le seuil de deux pays, et son oreille familiarisée avec les deux langues, deux littératures se faisaient nationales pour M. de Maistre. L'italienne, qui n'était pas la préférée, avait pourtant conservé tous ses droits : la longue pratique de ses beautés les maintenait présentes à l'esprit de M. de Maistre ; à côté de tout ce que tout le monde lit et admire, et qu'il savait lire et admirer mieux que personne, sa mémoire recelait mille choses ignorées, perles découvertes ou sauvées par lui. Quant aux lettres françaises, elles participaient en plein à sa prédilection pour tout ce qui est français, prédilection plus réelle encore qu'avouée, et qui se trahissait autant pax l'acéré du blâme que par le passionné de l'éloge. Racine,