CHAPITRE XVI
Montaigne, Molière, La Fontaine, Corneille étaient sans cesse sur ses lèvres ; de Voltaire, il avait tout lu, tout retenu, tout, sans excepter ce qu'on n'en avoue guère. Le talent, à un certain degré, l'amollissait, au moins le désarmait; il y avait un peu en lui de ce savant à l'indulgence de qui on arrivait sous le couvert d'Horace. Il n'avait pu se soustraire entièrement au prestige de l'éloquence de Rousseau.
n C'était une âme brute, mais une grande âme ; une intelligence peu policée, mais une vaste intelligence; un style rude, mais un fort style. »
» Que peut vouloir dire une âme brute quand il s'agit de M. de Maistre ? Une âme nourrie de christianisme, dévouée au culte de la famille, y portant une douceur, une bonne grâce charmantes, sensible dans l'amitié à toutes ses délicatesses, élevant ses devoirs de sujet à la hauteur des plus loyaux, des plus nobles sentiments, tout cela serait d'une âme brute! A la vérité, M. de Maistre avait résisté aux idées, aux impulsions de son temps, j^'est le courage de la sincérité qui lui a donné et conservé cette merveilleuse excentricité de style, comme dit M. de* Lamartine, qui formée par l'antiquité, son premier maître, et les grands modèles, restés ses amis, n'a pourtant rien dû à limitation.
« Ainsi livré à lui-même, toute sa philosophie n'était
que la théorie de ses instincts religieux. «
» J'admettrais plutôt que c'est la vérité aperçue qui a été la raison de ses instincts, de ses tendances, et que c'est à son intelligence qu'elle a d'abord parlé. L'obéis-
sance et le respect dès l'enfance avaient imprimé en lui la loi de Dieu dans ses premiers linéaments ; arrivé à l'âge d'en apprécier la divine sagesse, toutes ses clartés l'envahirent à la fois. Répondant à toutes les exigences de sa raison, satisfaisant à tous les besoins de son génie, le système catholique était toujours pour lui à l'état de démonstration vivante, et jamais peut-être la puissance du catholicisme ne s'est exercée plus grande et plus absolue. La foi était tellement devenue la propre nature de son esprit, que hors d'elle, il ne pouvait consciencieusement admettre qu'ignorance, limites étroites, mauvais vouloir ou mystérieux châtiment. L'idée en lui réglait tout, et soumettait son cœur plus honnête et plus droit que natul'ellement pieux,
« 11 s'était fait les dogmes de sa prévention. »
» Pour laisser une ombre de vérité aux paroles de M. de Lamartine, il faudrait les retourner et dire que, par intime conviction du dogme, qui s'était imposé à sa conscience, il ne s'était peut-être pas assez affranchi de ffuelques préjugés, étendant sa soumission aux principes^ posés jusqu'à leurs conséquences les plus éloignées, en vertu d'une logique dont la rigueur extrême n'est peutêtre pas de ce monde.
» Vichy. 3 juin 1851 (1). »
Différents d'âge, de carrière et d'habitudes, mais rapprochés par plus d'une tendance d'esprit et de talent.
fl) M. de Lamartine applaudira certainement le premier à cette protestation chaleureuse. Peut-être l'a-t-i! connue; du moins ill'a pressentie. Deux des récentes livraisons du Cours de littérature sont consacrées à M. de Maistre ; plusieurs des traits y sont modifiés ou adoucis.