CHAPITRE XVI. Ul
du dogme chrétien, et l'autre ses conséquences sociales. J'ai toujours aspiré, et, poiu' mon compte personnel, toujours réussi à trouver dans le catholicisme tout ce qui m'avait véritablement paru bon dans les autres opinions. Ce caractère de vérité universelle, contenant tous les fragments de vérité qui sont ailleurs, donne seul le courage pour discuter au nom du catholicisme. Dans les débats humains, il n'y a point de terme possible, parce que chacun tient un morceau de vérité et assassine son adversaire avec cette pointe acérée. Mais le catholicisme contient toutes les vérités dont on essaie de s'armer contre lui. Il ne s'agit, pour lui, dans la polémique, que de montrer d'abord à chacun la face de la vérité qui le frappe davantage, et non celle qui lui est le moins sympathique. Pourquoi la controverse moderne fait-elle habituellement
tout le contraire?...
» Broglie. »
a mat»ame swetchixe.
« Trouville, 9 août 1854.
» Chère Madame,
» Ils en sont toujours à la paix, entre la philosophie et la religion, mais c'est toujours une paix plâtrée sur des équivoques. Chacun tait la moitié de sa pensée, de peur de contrarier l'autre. Je n'aime guère les arrangements de cette espèce, parce que je ne les crois pas bien durables. Il me semble qu'il y aurait manière de mieux faire et d'aller plus au fond. La question à poser à la philosophie serait celle-ci : Vous croyez-vous suffisante? Dites une Ixtnne foi oui ou non. bien clairement.
448 MADAME SVVETCHINE.
Si oui, il n'y ;i pas moyen de s'entendre, car si la philosophie était suliisaute, la révélation est inutile, comme le dit le Dante :
Se potessi capir tuUo, Non fii mestier di partorir Maria (1).
» Si non, alors il y a une paix possible : dès que l'humanité ne croit pas se suffire à elle-même, la porte est ouverte à la religion. J'aurais voulu dire quelque chose sur
ce thème...
» Broglie. »
<t iO septembre 1856.
» N'est-il pas triste de penser à tout ce qui
s'use en France de mérites et de talents perdus? Les rouages qui seraient si précieux dans une machine bien montée tournent chacun dans leui' coin, sans profit pour le pays, comme les parties d'une mécanique brisée dont le mouvement va encore. Viendra-t-il jamais un moment où on pourra les remettre ensemble, et leur rendre la place où chacune pourrait être utile à la chose commune?...
» Broglie. »
(1) Le lexle complet du Dante est celui-ci :
State contenli, uniana gente, al quia; Che, se potuto aveste veder tutto, Mestier non era partorir Maria.
(Purgatorio. Gant. III).
Mortels, gardez-vous de chercher avec trop de curiosité la cause des mystères; s'il vous avait été permis de tout voir, il n'eût pas été nécessaire (pie Marie enfantât.
CHAI'ITUE XVI. 419
AT PP.INCI-: ItE BROGLIE.
« Fleiiry, 30 septembre 185G.
» Je comprends comment on voudrait ramener à un seul tout, ce qu'on voit digne d'approbation partielle, et voir concentrer tant de forces sans emploi sutïisant ; mais disons pour notre consolation que ce qui ne se dépense pas s'amasse, qu'il n'y a qu'une chose plus importante que ce qu'on fait, c'est ce qu'on devient...
» Je tarde bien à vous dire le parfait contentement où m'a mise votre réponse à M. Simon, qui vous range bien parmi les défenseurs de la vérité qui ont appris à la mieux chérir en combattant pour elle. A'ous devenez meilleur par le succès, remerciez-en bien Dieu. Ce travail, qui aurait pu n'être qu'aride, est par l'àme, par la parole émue, ferme et tendre à la fois, le signe d'un progrès sensible dans la voie chrétienne...
» S. SWETCHINE
La correspondance de M. de Tocqueville commence vers la même date.
A MADA3IE SWETCHINE.
« Tocqueville, le 28 juillet 1855.
» Quoique j'aie quitté Paris depuis deux
mois, je ne suis arrivé dans le lieu d'où je vous écris qu'il y a environ trois semaines. Je m'y retrouve, après un long exil, avec une extrême douceur. Ce petit coin de terre, indépendamment des agréments véritables qu'il possède, est pour moi tout rempli du souvenir de plusieurs des plus belles années de ma vie. Celle partie invisible de I. •2\)