‹ Sa vie et ses œuvres; (volume 2)Chapitre 194 sur 207 · CHAPITRE WI · texte numérisé non relu

CHAPITRE WI

tiuoi coiifûudre. Je vois partir un paysan pour rejoindre son régiment ; il se désole, souvent il pleure. La pensée qu'il va défendre son pays le touche peu; il ne songe qu'à son champ, à ses petites affaires, à ses petits intérêts qu'il va quitter ; il maudit le devoir qui l'en arrache malgré lui. Un an après, on m'apporte des lettres que ce même homme écrit à sa famille. Il s'y montre prêt à tout supporter pour bien remplir son devoir militaire ; il sait qu'un soldat doit sacrifier sans peine à chaque instant son bien-être et sa vie dans l'intérêt de l'armée. Il a trouvé ces maximes et ces coutumes établies ; il les a prises avec la casaque militaire, il les quittera en la quittant et redeviendra le pauvre diable que nous avons connu ; il ne transportera à la grande société aucun des sentiments qu'il a fait voir dans la petite. Jusqu'à ce que j'aie réfléchi à ce qui se passe dans nos armées modernes, je croyais qu'il y avait beaucoup d'exagération dans ce qu'on nous racontait des vertus publiques chez certains peuples de T antiquité. Je ne pouvais absolument comprendre comment l'homme avait pu en être capable alors, car enfin, c'est toujours le même homme que nous avons sous les yeux. Ce que nous vovons tous les joiu^s dans nos armées l'explique ; on était parvenu à faire pour la société civile ce que nous faisons pour la société militaire. Les citoyens de ce temps-là ne valaient peut-être pas mieux que nous individuellement, et dans la vie privée ils valaient peut-être moins ; mais dans la vie publique, ils rencontraient une organisation, une discipline, une coutume, une opinion respectée, une tradition ferme qui les forçaient d'agir autrement que nous.

» Je suis profondément honteux. Madame, en voyant

où je me suis laissé entraîner par le courant de la pensée. Pardonnez-moi, je vous prie, cette dissertation hors de propos, en pensant que je vous écris comme vous me permettez de causer avec vous... »

.( Tocqueville, 7 janvier 4856.

» Je ne veux point attendre pour vous remercier de votre dernière lettre qui m'a intéressé et touché ; on vous y retrouve tout entière. Vous m'y témoignez une hienveillance que je voudrais mériter, car l'amitié d'une personne comme vous enga.^e ; elle n'oblige pas seulement à être reconnaissant, mais à faire ce qu'on peut pour la justilier.

» A mesure que j'avance dans lœuvre à laquelle vous voulez bien vous intéresser, je m'aperçois de plus en plus que je suis entraîné dans un courant de sentiments et d'idées qui va précisément au rebours de celui qui entraîne beaucoup de mes contemporains. Je continue à aimer passionnément des choses dont ils ne se soucient plus. Je regarde, ainsi que je l'ai toujours fait, la liberté comme le premier des biens; je vois toujours en elle l'une des sources les plus fécondes des vertus mâles et des actions grandes. Il n'est pas de tranquillité, ni de bien-être qui puisse me tenir lieu d'elle. Je vois au contraire des hommes de mon temps, et je dis d'honnêtes gens, car le sentiment des autres me serait de peu, qui ne songent qu'à s'accommoder le mieux possible sous un autre régime, et ce qui achève de jeter le trouble et une sorte d'épouvante dans mon esprit, qui semblent faire du goût de la servitude une sorte d'ingrédient de la vertu. Je voudrais pen-

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ser et sentir comme eux que je ne le pourrais pas ; ma nature y résiste, plus encore que ma volonté.

» Du reste, ne croyez pas, Madame, que l'objet de mon livre (1) se rapporte, de près ou de loin, soit aux événements , soit aux hommes de notre temps ; mais vous n'ignorez pas plus que moi que l'ouvrage qui est le plus étranger aux circonstances particulières d'une époque, est empreint dans toutes ses parties d'un certain esprit qui est sympathique ou contraire à celui des contemporains. C'est là l'àme du livre , quel que soit le livre ; c'est par là qu'il attire ou repousse le lecteur. Je parle bien longtemps de moi. Madame, mais cest vous-même qui m'avez attiré dans cette faute, et je vous assure que je n'eu suis pas coutumier. »

(( Tocqueville, 22 juillet 1856.

» J'attendais toujours, Madame, pour vous écrire, dans l'espérance de pouvoir vous rendre bon compte de moi ; mais je vois bien que cela pourrait me mener, trop loin.

» Laissez-moi vous remercier d'abord de votre dernière lettre. J'v ai trouvé, comme toujours, les preuves (Vune affection qui console et fortifie. Je ne vous lis jamais sans ressentir cette double impression. La cause en est surtout, je pense, en ce qu'on rencontre en vous une âme qui s'émeut aisément et un esprit retenu et fixé dans des principes sûrs. C'est ce qui fait votre charme et votre empire. Je voudrais bien mieux profiter que je ne

(1) L'Ancien régime et la Révolution. Le premier volume seul a été publié.

le fais d'une amitié si précieuse , et je m'afflige d'y réussir si mal.

» J'ai cependant retrouvé, depuis que je ne vous ai écrit, une partie du calme que j'avais absolument perdu durant la lin de mon séjour à Paris , et les premiers moments de mon retour ici (1). Mais je ne suis pas encore parvenu à me rattaclier vivement à rien; il n'y a point de travail, ni même d'occupation qui me captive, ce ([ui laisse toujours chez moi un fond d'agitation dans l'âme. Je ne me repose jamais dans l'immobilité, mais plutôt dans un mouvement rapide et continu de l'esprit vers un point donné.

» J'espère que cette lettre vous trouvera dans la retraite. Cette vie si occupée des autres qne vous menez à Paris, si elle vous procure quelquefois la grande satisfaction de cœur qui consiste à faire beaucoup de bien , doit à la longue éprouver votre santé, et je me réjouis à l'idée de votre solitude. Jouissez -y doucement de vous-même, Madame, et ne songez aux autres que pour penser à l'affection vive que vous inspirez à quelques-uns et au respect que vous faites naitre chez tous. Je ne connais pas de plus noble manière d'employer sa vie que la vôtre

» Je viens de lire un ouvrage qui m'a fort intéressé, c'est celui d'Albert de Broglie, PÉf/lise et PEmjnre romain au IV' siècle. Je trouve beaucoup de talent dans ce livre. On y rencontre, au milieu d'une foi très sincère, un esprit libre qui permet à l'auteur de juger les hommes dont Dieu a fait ses instruments. La composition générale

(1) M. lie Tocqueville venait de perdre son père, et plusieurs lettres , d;ins lesquelles s'exhale sa douleur filiale, sont omises ici.

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