‹ Sa vie et ses œuvres; (volume 2)Chapitre 203 sur 207 · AU COMTE DE MONTALEMBERT · texte numérisé non relu

AU COMTE DE MONTALEMBERT

Les derniers jours de M"^ Swetchiiie furent le couronnement, l'explication et le résumé de toute sa vie. Leur tableau fidèle importe donc non-seulement à l'honneur de sa mémoire, mais à l'action même que sa mémoire exercera sur les âmes. Après une longue hésitation, j'ai cru qu'il me serait pardonné de placer sous les veux du public une lettre qui n'avait été écrite que pour un ami. Un récit plus apprêté aurait été plus suspect. Pénétré des derniers mots de M""^ Swetchine elle-même, j'ai cru qu'ici la simple vérité devait se placer au-dessus de toute autre préoccupation. Au même titre on me pardonnera, je l'espère, d'intervenir souvent dans ce récit, et l'on comprendra qu'il ne pouvait dépendre de moi d'abdiquer mon douloureux privilège de témoin.

i72 LETTRE AU COMTE

A MONSIEUR LE COMIE DE .MOM'ALE.MIJEUT.

« Mon cher ami,

» Je dois à votre douleur toutes les consolations qui peuvent être en mon pouvoir ; je dois à votre àme le partage d'une édification ineffaçable. Voici donc le journal minutieux et fidèle des derniers jours sur la terre d'une amie que nous pouvons désormais invoquer dans le ciel.

» J'arrivai à Paris le 21 août, à cinq heures et demie du matin, appelé par une lettre de Cloppet, si alarmante que j'osais à peine concevoir l'espérance de lui rendre les derniers soins. Je me fis conduire à sa porte avant de gagner la mienne. Les domestiques étaient déjà éveillés, et me rassurèrent du premier mot. La crise accidentelle était passée ; le mal permanent subsistait ; mais M"^ Swetcbine, m'assurait-on, ignorait absolument la gravité de son état, et je devais prendre des précautions pour motiver mon apparition soudaine sans troubler sa sécurité. Cette illusion m'étonna ; elle ne ressemblait ni au courage, ni à la pénétration ordinaires de notre sainte amie; toutefois, je dus me rendre à une affirmation unanime des quatre personnes pleines d'intelligence et de zèle qui la servaient. Il fat convenu "qu'on annoncerait mon arrivée comme le résultat d'une excursion rapide, et que je reviendrais dans l'après-midi seulement, afin qu'elle ne put s'apercevoir que j'avais passé une nuit en chemin de fer.

» J'entrai dans son salon à l'heure où il était habituellement ouvert. Aucun changement, aucun dérangement

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ne s'v faisait remarquer; elle était assise sur sa chaise, près de son bureau ; un seul symptôme trahissait sa maladie : sa tète était entièrement couchée sur sa poitrine; elle ne la relevait à peine que par un effort qui semblait lui coûter beaucoup et qui ne durait qu'un instant. Lors- (^u'on était assis assez bas pour jouir de sa physionomie, son sourire était le même, et sa voix gardait toutes ses nuances et toutes ses délicatesses d'inflexion. Elle accepta sans résistance, sur mon arrivée, le motif que je lui présentai, s'informa de tout ce qui me touchait avec sa coustante sollicitude, me parla peu d'elle et me demanda de rester à dîner. Je refusai, appuyant mon refus sur la difficulté qu'elle avait à marcher, et cjuelle aurait par conséquent à gagner sa salle à manger. Elle me répondit :

— Je ne me mettrai peut-être pas à table, mais je saurai que vous êtes là. tout près, et cela me fera plaisir, — Jt3 continuai à refuser, en lui disant que j'irais diner au quai d'Orsay, qui est tout proche, et reviendrais tout de suite.

— Oui, me dit-elle, mais si vous restez, j'aurai gagné tout le temps que vous mettriez à revenir. — Je restai.

» Jusqu'à huit heures et demie du soir, nous fûmes seuls. L'oppression rendait sa parole lente et pénible, et souvent même l'interrompait. Elle faisait signe de la main de laisser passer la suffocation, la calmait par le silence, puis reprenait sa pensée, sans que l'expression perdit jamais ni sa netteté, ni son charme. Je lui adressai miHc questions sur la politique, sur nos amis communs; elle répondit à tout avec entrain, animation et gaité. Parlant des difficultés, des périls de toutes les situations politi(|ues, soit au dedans, soit au dehors, elle me dit : — Rien ue profite à ce cpii est, tout s'ajourne pour le numéro ga-

17 i LETTRE AU COMTE

Jouant ; mais qui sera le numéro gagnant? — Je lui demandai si la question de rémancipation des paysans ne commençait pas à circuler activement en Russie : — Elle ne circule pas, elle bouillonne, — me répondit-elle. A huit heures et demie, ses neveux entrèrent avec leurs femmes et un de leurs enfants. La princesse Grégoire Gagarin est née princesse Dashkof, de la même famille que la célèbre favorite de l'impératrice Catherine ; la princesse Eugène Gagarin, née Stourdza, est la nièce et était ici la fidèle représentante de la comtesse Edling. C'était la part de la Russie à ce rendez-vous suprême. Elle nous invita à diner tous ensemble pour le lendemain et nous congédia à neuf heures, heure hxée par le médecin. Je me retirai convaincu comme les autres qu'elle n'avait encore conçu pour elle-même aucune inquiétude imméiliate.

» Le lendemain matin, je vis le docteur Rayer. Voici en substance quel fut son arrêt, si tôt et si complètement réalisé : — L'incomparable force morale de M"" Swetchine est en ce moment son principal et presque son seul élément de vie. 11 faut se garder d'y porter la moindre atteinte. Moi-même, je ne multiplie pas mes visites autant (jue j'aimerais à le faire, pom" ne pas l'éclairer sur sa situation ù laquelle aucune science ne peut désormais porter remède. — Il me détailla alors la nature et le caractère de ses diverses maladies; les souffrances de toute nature devaient être inexprimables; l'application devésicatoires midtipliés avait fait de tout son corps pour ainsi dire une seule plaie vive; quant à l'hydropisie, elle enveloppait déjà le cœur, elle envahissait la tête, et lui imprimait cette pesanteur ([ui la courbait sans cesse en avant.

DE MO.NTALKMHEHT. iTÔ

Le docteur Rayer ne croyait pas à uii accident subit, mais lorsque je lui demandai en termes formels si je pouvais joindre encore ma famille en Anjou, il me répondit :

— Je ne puis rien garantir au delà de quinze jours, et je ne puis autoriser aucune espérance au-delà de trois semaines. — C'est sous le coup de ces douloureuses paroles que je retournai près d'elle, bien résolu aussitôt à ne pas laisser échapper un seul des instants dont la miséricorde de Dieu me permettait de jouir encore.

» Je ne la vis pas seule dans cette après-midi ; au diner, nous fûmes huit convives. M"* Swetchine se fit amener dans la salle à manger, soutenue par-dessous les deux bras, et une fois assise à table, fit les honneurs et s'occupa de tout le monde avec la même vigilance que la maîtresse de maison la plus attentive. Après le dîner, elle dit au prince Grégoire Gagarin, l'aîné de ses neveux :

— Mon ami, va fumer ton cigare sur ma terrasse. — Le prince Gagarin répondit : — Chère tante, je songe si peu à fumer mon cigare avec vous, que je n'en ai pas même apporté. — M""^ Swetchine sourit comme pour le remercier. Cinq minutes après, Cloppet entrait dans le salon avec une demi-douzaine de cigares sur une assiette, et comme le prince Grégoire se récriait sur cette bonté, elle lui dit : — Tu crois peut-être que je me mets en dépense pour toi ; eh bien ! pas du tout : je les emprunte. — C'est sur ce même ton d'enjouement qu'elle maintint la conversation durant la soirée, que nous eûmes grand soin de ne pas prolonger au-delà de neuf heui'es, quoiqu'elle insistât pour nous retenir.

» Le lendemain, elle me demanda si j'avais fixé le jour de mon retour en Anjou; (juand j'eus répondu ([ue non,

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elle fit une pause et cessa dès lors de me parler du Bourgd'Iré, ou de rien de ce qui pouvait m'éloigner. Elle avait compris le motif de ma présence. Le soir, quand je la quittai, elle me dit très-bas : — Venez demain dès midi, j'ai besoin de causer avec vous seul.

» Le lendemain, je fus fidèle à ses ordres; elle me fit asseoir, et, sans préparation, sans solennité ni attendrissement, et comme si c'eût été la suite d'un entretien journalier, elle me dit : — Mon cher Alfred, il faut maintenant que nous nous occupions de mes dernières dispositions et que je vous dise où j'en suis. Je n"ai pas de testament proprement dit à laisser ; toute ma fortune va sans difficultés à ma sœur et à mes neveux : mais j'ai des dispositions de détail auxquelles je tiens, et dont je voudrais assurer l'exécution. Tl faut que vous me donniez votre avis sur plusieurs, et que vous m'aidiez pour donner à toutes une rédaction claire et légale.

» Je ne voulus pas l'engager à ajourner cette douloureuse occupation ; c'eût été essayer de la tromper au détriment delle-mème, mais je voulus la détourner décrire de sa main des volontés qu'elle m'annonçait d'avance comme assez compliquées. — Laissez-moi écrire sur vos notes et sous votre dictée, lui demandai-je, puis vous n'aurez plus qu'à signer et à remettre le tout à un notaire devant témoins. — Ne songez pas à un notaire, me dit-elle assez vivement ; j'en ai toujours eu l'antipathie, et d'ailleurs ce serait une injure gratuite à ma sœur et à mes neveux. Si j'ai la force de recopier ce que vous aurez écrit, je le ferai ; si cela ne m'est pas possible, ce que vous aurez écrit ou ce que vous direz de ma part suffira. (Commençons par mon enterrement. Croyez- vous

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