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essoufflée, reprit-elle en souriant, le tète-à-tète est la seule chose que je ne puisse presque plus supporter ; l'activité autour de moi est loin de me fatiguer, pourvu que je n'y prenne pas part; la conversation continue à m'intéresser quand je ne suis pas interpellée directement, et que je puis ne m"y mêler que dans la mesure de la liberté que me laisse ma poitrine. Voilà mon secret; aussi, je vous prie de me sersir de bouclier. Loin de venir plus rarement qu'à l'ordinaire, ne quittez plus mon salon, je vous en prie : je ne puis me passer d'un truchement. — Je la quittai donc pour lui laisser prendre du repos, et promettant de revenir à trois heures, moment où son salon s'ouvrait comme à l'ordinaire. En sortant, je dis à Cloppet : — j\e nous mettons plus en peine de la tromper; elle en sait, comme toujom's, plus long que chacun de nous. — Et, sans m'expliquer davantage, j'éprouvai comme une sorte de satisfaction d'avoir trouvé jusqu'au bout, et même dans une révélation si cruelle , notre amie égale à elle-même.
» Il en fut ainsi durant cinq ou six jours. Tous les matins elle me parlait des moindres détails de la mort, de ses approches, ou de ce qui devait la suivre, me remettait de petites notes relatives à ses intentions pour ses domestiques, pour ses œmTes de charité ; puis s'interrompait et me congédiait quand la suffocation devenait trop pénible. Après l'acquittement de sa reconnaissance envers ceux qui la soignaient, ce qu'elle avait le plus à cœur, c'était la perpétuité de son petit sanctuaire, si dignement confié aux mains de M^^ la duchesse de Chevreuse. A trois heures son salon s'ouvrait; toute trace des préoccupations de la matinée avait disparu ; chacun
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continuait à la croire dans Tillusion. et s'efforçait de l'y entretenir. Quand je tentais de lui représenter l'inquiétude que ce régime me causait, elle me disait : — ?Se croyez pas que ce soit là de la fatigue pour moi, c!est plutôt du repos; ne pouvant plus ni lire, ni écrire, l'isolement est ce qui m'use le plus et rien ne m'est pénible comme la vacuité .
» Ce qu'elle disait là était "\Tai, et quand on avait connu sa puissance de vie intellectuelle, on renonçait à la combattre là-dessus; mais quand on connaissait son cœur, on pouvait bien deviner que le ménagement et la tendresse envers ceux qu'elle aimait s'y mêlaient aussi. J'en arrachai l'aveu au bout de quelques jours. Elle avait voulu réunir encore à sa table ses neveux, ses nièces, leurs enfants et les précepteurs ; elle en fut excessivement fatiguée, et la nuit un délire assez intense se manifesta. Je me permis de lui reprocher ce diner au nom de ses neveux eux-mêmes ; elle me répondit : — Vous avez raison, mais je tenais à ce qu'ils écrivissent à ma sœur qu'ils avaient tous diné chez moi. Ce simple fait la rassurera bien mieux que tout le reste. Pauvre sœur, malade ellemême à Moscou, ajouta-t-elle, je connais bien son chagrin et je le redoute tant! Et puis, mes nièces qui ont tout Paris à visiter, pourquoi leur faire anticiper le deuil d'une vieille tante qu'elles connaissent à peine?
» Tout en lui exprimant mes inquiétudes sur sa mauvaise nuit, je n'avais pas osé articuler le mot de délire, bien sur que la pensée de perdre la possession et la plénitude de son intelligence était ce qui devait lui répugner le plus; de son côté, elle ne m'en dit pas un mot. Dans la journée elle reçut encore, comme à l'ordinaire, les quelques amis
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présents à Paris • .M. de Langsdorf. M. de Bois-le-Comte, ^I"'" de Meyeiidorf, M'""" Craveii, M. Eugène de Ségur, Augustin Galitzin, M. deBertou, M. Marcelin de Fresne. Elle intervint plusieurs fois dans l'entretien avec une chaleur qui perçait à travers l'attitude imposée par ses souffrances sans cesse croissantes. On parla beaucoup du procès pendant alors, du capitaine Doisneau, en Algérie. — Ce ([ui m'afflige le plus, dit M""' Swetcliine, c'est la douleur de l'armée, et le parti qu'on voudra tirer d'uu tel fait contre la France. Il y a tant de gens qui oublient qu'un pays est une personne morale et qui ne craignent pas de lui adresser légèrement les derniers outrages. Un pays, cependant, c'est au moins un prochain, ce devrait même être le premier des prochains. — Et elle continua sur ce ton avec une éloquence qui produisait d'autant plus d'impression qu'elle s'échappait comme par une sorte d'impulsion surnaturelle d'une poitrine de plus eu plus haletante. On parla aussi de l'entrevue projetée entre l'empereur de Russie et l'empereur Napoléon III. — Assurément, dit-elle, rien ne m'est plus cher qu'un rapprochement entre la Russie et ta France ; cependant il y a en moi un instinct ([ui frémit toujours quand deux puissances de cette natiu-e s'entendent de trop près : je songe alors aux petits qui vont payer les frais de ces rencontres, et je ne puis oublier que mou parti naturel est toujours celui du plus grand nombre.
» Yous savez, mon cher ami, combien elle évitait de laisser prendre à son salon l'aspect dune académie, et combien les exhibitions littéraires y étaient rares. Le désir de rester groupés autour d'elle en la fatiguant le moins possible, nous lit imaginer d'en appeler à la prodigieuse
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mémoire de M""' de Meyendorf qui venait chaque soir. M'"'' Swetcliine se montra très-?ensible au rare talent de diction dont M"^ de Meyendorf faisait preuve. Celle-ci lui récita des morceaux entiers de saint Chrysostôme, traduits par M. Yillemain, et du P. Bridaine. M"^ Swetcbine faisait encore, par quelques mots courts mais lumineux, ressortir les beautés d'ordres si différents. Elle s'étendit longuement sur les mérites particuliers de la traduction de M. Yillemain, et chacune de ses paroles causait d'autant plus de surprise que. durant la déclamation, sa tète s'affaissait complètement, son coude glissait sur la table qui l'appuyait, et on devait la croire tombée dans une complète somnolence, au moment où eUe prouvait le mieux que rien ne lui avait échappe. M"*" de Meyendorf lui dit un soir, de la façon la plus ingénieuse et la plus piquante, la fable de la Cigale et la Fourmi. M'"^ Swetchine en la remerciant lui dit ; — Vraiment on ne connaît La Fontaine que comme les enfants quand on ne la pas appris de vous.
» Le déhre accompagnait désormais chacune de ses nuits et redoublait 1 alarme des femmes de chambre qui la veillaient. Elle m'en parla la première; elle me dit : — Je passe maintenant des nuits très-extraordinaires : trente ou quarante personnes entrent dans ma chambre; j'essaie de les en faire sortu', je n'y puis réussir. Alors, j'en prends mon parti, je cause tranquillement avec elles; mais je lem' dis : Je sais bien que vous êtes des fantômes ; je vous survi\Tai. — Elle me racontait cela d'un accent si calme et si natiu-el, que je me demandais intérieurement s'il n'existait pas encore un peu d'hallucination dans son esprit au moment où elle me parlait, l^lle dissipa ce doute I. 31
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en coiiliimaut : — Cette disposition n'est qu'aggravée en moi; elle y a toujours existé. Quand j'étais jeune et que je voyageais en poste plusieurs nuits de suite, à la seconde ou troisième nuit, je voyais toujours trois ou quatre personnes sur le siège et quelquefois une ou deux courir à côté de la portière. — Cela dit, elle reprit la conversation où nous l'avions laissée dans nos entretiens de midi, c'està-dire sur ses dispositions testamentaires. Le lendemain, quand je lui demandai des nouvelles de la nuit, elle me répondit : — Toujours du délire. Cette fois, j'ai fait de grands efforts pour en étudier la nature et essayer d'en percer le mystère. Je me suis demandé si cela ne tenait pas à des effets de lumière, à des rencontres de couleurs ; j'ai fait changer les veilleuses de place ; je me suis portée moi -même aux différents angles de mon appartement : les fantômes m'ont suivie partout. Je me suis dit alors : Kenonçons-y ; cela tient à mon état. — Dans le courant de la journée, elle prit encore une part active et piquante à la conversation. On lui demanda si elle n'avait pas des nouvelles du marquis de Brignole ; elle se pencha vers moi, et me dit tout bas : — C'est un de mes visiteurs de la nuit, — M""' Le Tissier disait qu'en rentrant à Paris, on avait peine à reprendre tout de suite le diapason général. M""Swetchine répondit : — Sans doute, il faut se dégourdir un peu et se remettre durant quelques jours à faire des gammes. — Un interlocuteur reprit qu'il était vrai qu'en province et à la campagne l'esprit pouvait manquer de stimulant, mais que Paris à son tour avait un autre inconvénient, celui du gaspillage. M'"^ Swetchine se mit à dire en riant d'un vrai et franc rire : — On pourrait tixer à Paris (les temps de prohibition pour Tesprit et imposer des
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permis de chasse, afin de laisser à chacun le temps de couver ses œufs de perdrix.
» Lorsque j'étais arrivé à Paris, je l'avais trouvée extrêmement préoccupée du P. Lacordaire. — Comprenez-vous ce silence absolu, me disait-elle, et de la part de tout le monde, quand Sorèze a célébré sa fête séculaire, que des archevêques et des évêques s'y sont donné rendez-vous et que le P. Lacordaire y a certainement pris plusieurs fois la parole ? — Elle avait compté, mon cher ami, que votre beau- frère ^Yerner de Mérode lui rendrait compte de ces journées, auxquelles il avait assisté avec M. de Mirepoix; elle supputait les jours, les chances, avec cette ardeur d'amitié que rien ne put jamais ralentir. J'eus le bonheur de trouver dans un cabinet littéraire l'écho d'un journal du midi qui racontait en termes enthousiastes toutes les fêtes de Sorèze et la présence du maréchal Pélissier , les discours, les toasts et les applaudissements répétés de tous les assistants; je me procurai ce journal, je le lui portai; elle y puisa comme une sorte de vie toute nouvelle, en en savourant les moindres circonstances. — La présence du maréchal Pélissier me fait un plaisir infini, me répéta-telle ; c'est assez et ce n'est pas trop pour la satisfaction de tout le monde.
» Le lendemain, une bien autre joie lui était réservée : le P. Lacordaire lui-même accourait près d'elle. Rien n'échappa à ses questions et jamais, de son côté, le P. Lacordaire ne se manifesta avec plus d'abandon, de charme et (le piété filiale. L'un et l'autre sentaient qu'ils épuisaient là une des dernières faveurs de la Providence icibas et ne cessaient de se le témoigner sans se le dire.
)) La faiblesse générale allait toujours croissant. De|)uis
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longtemps, M'"" Sweteliiiie ne se nourrissait plus que de deux ou trois pèches crues et sans sucre, de sirop de framboise et d'eau de Saint-Galmier. Cependant rien n'interrompit ni sa méditation de plusieurs heures chaque matin, dans sa chapelle, ni la messe journalière, ni la communion fréquente. Le P. Lacordaire eut la consolation de célébrer plusieurs fois le saint sacrifice devant elle et pour elle. Elle se tenait à genoux presque tout le temps qu'elle demeurait dans sa chapelle, sans qu'aucune exhortation put l'en détourner, et jamais moins d'une demi-heure ou trois quarts d"heure dans une prière voisine de Textase, après qu'elle avait été mise en possession du corps de Notre Seigneur. C'était là qu'elle venait puiser sa force, sa sérénité et sa liberté d'esprit pour le reste de la journée.
)) Le luudi, 31 août, elle eut beaucoup de somnolence et ne reçut presque personne. Le mardi, 1"' septembre, elle se ranima. Je la quittai à six heures pour aller diner ; quand je rentrai chez elle, à 7 heures et demie, je la trouvai dans un entretien animé entre le P. Lacordaire et ^I. Fresneau. Elle se fit lire tout entier un article préparé pom" ie CorfespoJidant, sur la sœur Rosalie et M. de Melun. C'est la dernière lecture qui lui ait été faite.
» Toute cette soirée, cette lecture improvisée et suivie avec tant de présence d'esprit inspirèrent au P. Lacordaire une sécurité qu il était loin d'éprouver jusqu'à ce moment. Il avait précipitamment quitté Sorèze à la première alarme sm' M'"^ Swetchine ; il y avait laissé de graves intérêts en suspens; il résolut de repartir le lendemain matin avec le projet formel de revenir à bref délai. Le mercredi, 2 septt'inln'c. il vint dire de très biuiue heure la messe dans la
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petite chapelle de la rue Saint-Douiiiiique. eut encore un long et confidentiel entretiei: avec M""" Swetchine et monta dans le chemin de fer à neuf heures du matin. Mme Swetchine ne tit aucun effort pour le retenir, pas plus qu'elle ne faisait de vœux poiu' appeler personne ; ce que Dieu lui accordait, elle l'en hénissait; ce qu'il ne lui envoyait pas naturellement, elle s'interdisait de le souhaiter.
» Sa tendre aôection pour M"" de Sainte- A ulaire m'était bien connue ; je la lui nommai souvent pour lui donner l'occasion d'exprimer un désir que j'aurais aussitôt transmis. L'affection s'exprima toujours, le désir jamais. Un jour. M. de Langsdorf allant rejoindre sa belle-mère à la campagne, je m'expliquai plus clairement qu'à l'ordinaire. Elle me répondit : — J'espère quelle et moi sommes dans le sein de Dieu ; c'est là que nous devons nous retrouver et nous aimer à ja.mais.
» La marquise de Lillers. âgée de quatre-vingt-neuf ans, venait deux fois par jour pour prendre ses nouvelles, entrait quelquefois, quelquefois par discrétion s'arrêtait dans la petite salle à manger et versait des larmes bien touchantes à sou âge. M""' de Lillers me dit ce même jour : — Savez-vous quelle est la dernière parole que m'ait adressée hier cette sainte et chère amie? Comme je l'embrassais et lui disais que je ne m'éloignais que pour aller prier Dieu pour elle : a Merci, ma bonne amie, merci; mais ne demandez à Dieu ni un jour de plus, ni une soufrance de moins. »
» La nuit du mercredi 2 au jeudi 3 septembre, fut plus agitée que toutes les autres. Le trouble demeura dans son esprit une partie de la matinée, puis un profond abattement y succéda. Pour la première fois, elle me parla sans
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l'entière possession cV elle-même, et crut voir quelqu'un assis entre nous deux, lorsque nous étions complètement seuls. J'en fus plus effrayé que de tout autre symptôme ; j'envoyai chez le docteur Rayer à six heures du soir; un autre médecin vint de sa part, à sa place : M'"^ Rayer était tomhée soudainement et très-gravement malade. Le médecin ordonna des remèdes très-douloureux ; ils procurèrent quelque apaisement pour la nuit, mais, dès le vendredi matin, la suffocation augmenta, la somnolence et une sorte de délire se succédèrent alternativement. Elle reconnaissait ceux qui l'approchaient et leur souriait; elle caressait affectueusement de la main et du regard ses neveux et sa nièce qui lui rendaient les soins les plus assidus; mais eu dehors de là, ses idées n'avaient plus ni suite, ni justesse. Nous espérions à toute heure voir reparaître le docteur Rayer ; ce fut son suppléant qui revint et nous annonça que M""* Rayer n'existait plus. Il fut convenu qu'on cacherait cette mort à M°^ Swetchine; il était visible que la moindre émotion aggraverait son état de la façon la plus dangereuse, et quant à l'émotion elle ne pouvait être douteuse. La veille même, au rendez-vous de midi, (}u'elle avait toujours maintenu, elle m'avait remis une liste de noms amis en me disant : — Il faut combiner quelque chose de spécial pour chacun ; il faut que chacun comprenne bien qu'il n'a pas été l'objet d'un souvenir banal, mais d'une reconnaissance attentive et réfléchie. — Une de ses premières sollicitudes s'était portée sur le docteur Rayer : — (Test un vrai complot que je vous demande à son égard. — Ce complot si aûectueux devait avoir M'"" Rayer pour principal conqjlice ; dès lors il était aisé de comprendre combien cette mort, quil'attei-
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gnait dans une affection sérieuse, allait en outre la troubler dans une de ses pensées de prédilection.
» La dissimulation fut aisée pour ce vendredi de cruelle mémoire. Plus la journée s'avançait, plus la souffrance croissait et devenait visible. Vers quatre heures, la suffocation prit un caractère de convulsion véritable. Notre chère malade se laissa pour la première fois étendre dans un fauteuil; bientôt elle s'y dressa avec un visage entièrement décomposé, rejetant tous les vêtements qui pesaient sur sa poitrine, exhalant des sons rauques et doidoareux qui semblaient presque les dernières angoisses de Fagonie. M. deMelun qui venait d'arriver à Paris, la revit pour la première fois dans cetatïreux état; son désespoir sejoignit au nôtre; il n'hésita pointa nous conseiller d'appeler sans un instant de retard, le curé de Saint-Thomas. On v envoya aussitôt, et on fît appeler en même temps le médecin le plus voisin. L'abbé Serres arriva le premier et se mit en devoir d'administrer l'extrême-onction. Il adressa à la sainte agonisante de touchantes paroles de prêtre et d'ami. A sa voix, M™e Swetchine reprit une sorte de domination sur la mort. Sa bouche ne pouvait plus articuler de paroles distinctes, mais sa main continuait à donner des réponses significatives. A mesure que les prières s'avançaient, on sentit plus distinctement l'effort de son àme et de sa fervente piété. Elle parvint, vers la fin des litanies, à prononcer presque clairement : Orajjro nobis, et les sanglots contenus jusque là par le respet^t éclatèrent involontairement, lorsque le vénérable curé ayant prononcé ces mots • Pour toute léteruité, on entendit la mourante recueillant pai" un effort sensible toutes ses forces et toute sa foi, prononcer d'une voix sourde, étouf-
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fée et pourtant empreinte de la plus courageuse expression : — Oui, poiu' toute l'éternité. — Ses domestiques et les concierges avaient suivi dans son appartement l'abbé Serres et le saint viatique ; les portes étaient restées ouvertes, c'était précisément l'heure où elle avait l'habitude de recevoir; chacun en arrivant s'agenouillait et fondait en larmes derrière celui qui l'avait précédé. Albert de Broglie arrivant également à l' improviste , était entré presque en même temps que M. de Melun Bientôt survinrent aussi M"ie Frédro, Mme Craven, M""' de ^leyendorf, MUe Rostopchin, M. de Bois-le-Comte, M. Yermolof,. le P. Gagarin et enfin le P. Chocarn, supérieur des Dominicains à Paris. L'administration des dei^niers sa(irements terminée, l'abbé Serres demanda à M"'^ Swetchine de bénir à son tour les assistants et leurs familles ; elle fit signe qu'elle bénissait et priait de tout son cœur. L'abbé Serres tit alors approcher le P. Chocarn, le nomma, et dit : — Bénissez en lui sa maison, le P. Lacordaire et tous les enfants de saint Domini(jue. — Puis on fit entrer le médecin qui avait été appelé et trouvé au hasard. Il pratiqua de fortes incisions aux jambes; l'eau jaillit en abondance.
» La soirée se passa dans le plus grand abattement. Cependant la suffocation diminua sensiblement, et l'envahissement du cerveau s'arrêta. Elle se laissa coucher dans son petit lit de camp qu'on apporta dans son salon ; la nuit fut relativement calme. Le samedi, le mieux augmenta. M. Andral vint deux fois; à chaque visite, elle lui demanda avec instance des nouvelles de M. Bayer, de Mme Bayer et de leur fille. — C'est un bonheur à trois, et qui ne peut se diviser, dit-elle. Pour la première fois.
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M. Andral aperçut aux jambes des indices manifestes de gangrène ; l'intelligence avait reparu et repris tous les caractères qui lui étaient propres. Dès le samedi matin, elle me dit : — La journée d'hier est pour moi table rase ; je ne puis rien reconstruire de ces 24 heures-là; je n'ai encore ce matin que des fractions d'idées. — Dans l'aprèsmidi, elle laissa entrer M. Vermolof qui lui dit : — Savez-vous que vous avez reçu hier l'extrème-onction? — Elle répondit sans aucun trouble : — Je ne le savais pas, pourquoi ne me l'a-t-on pas dit plus tôt ?
» M. de Melun était venu de bonne heure; elle lui demanda d'aller chercher sa femme qu'elle ne connaissait pas. Elle la reçut avec les démonstrations de la plus naturelle et de la plus vive affection. Bientôt cependant nous redoutâmes la souffrance qu'entraînait toujours un entretien un peu soutenu et j'offris de donner à M""' de Melun tous les détails qu'elle eût demandés à la malade ellemême. M"* de Melun s'étonnait de n'apercevoir aucune trace de maladie, de n'entendre aucune plainte. On lui répondit qu'il en était toujours de même et que ceux qui ne quittaient cette chère malade ni jour,ni nuit, n'avaient pu surprendre encore un seul gémissement. L'un de nous ajouta : — Quand on sait tout ce qu'elle endure, on ne peut vraiment comprendre comment elle fait. — C'est ({ue je suis contente, ce n'est pas plus malin que cela, — reprit M"* Swetchine, avec l'accent le plus simplement et le plus sincèrement enjoué. M. de Melun lui dit : — Je reviendrai bientôt, mais tout seul. M""' Swetchine se tournant vers Mme Je Melun dit : — Comme il parle déjà en mari î Vous voyez que ce n'est pas moi t[ui fais ainsi les parts. — M^e de Melun reprit qu'elle trouvait la par(
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de M. de Melun très-juste et que deux personnes causaient plus do fatigue. — Eh bien ! dit M'"" Swetchine, si j'ai quelque chose de triste à lui dire, je le prendrai tout seul; si c'est quelque chose d'affectueux, je ne vous séparerai pas. » Le soir , vers sept heures , elle fit approcher son fauteuil de sa fenêtre ouverte. Elle se montra sensible aux beautés de la soirée, à la pureté de l'air, à l'aspect riant de sa terrasse et des jardins, puis elle me dit : — Si Dieu rae laissait la vie j'en jouirais encore; mais s'il daigne m'appeler à lui, quel autre sentiment puis-je éprouver que celui de la reconnaissance ? — Oh ! lui dis-je ; je me rappelle bien vous avoir entendu dire souvent que la résignation ne suffisait pas. — Sans doute, me dit-elle, la résignation est encore distincte de la volonté de Dieu. C'est la différence de l'union à l'unité ; dans l'union, on est encore deux, dans Funité seule on n'est plus qu'un et c'est là où l'on doit en être avec la volonté de Dieu. — Puis consentant à me parler d'elle-même, ce qui lui arrivait si rarement, elle finit par me dire : — Mes véritables peines, j'oserais presque dire mes seules peines depuis bien des années^ ont été lorsque j'ignorais ou ne comprenais pas la volonté de Dieu à mon égard. Du reste , je suis pleine de confiance en sa miséricorde , et dans Tétat où je suis désormais, la confiance me semble la seule manière de le glorifier. — Puis revenant sur la mort de son neveu Théophile c^ue je l'avais vue pleurer avec tant d'abondance il y a quelques années, elle se mit de nouveau à fondre en larmes, comme si cette perte fût venue l'atteindre à l'instant même, et elle me dit : — Ma douleur a été inconsolable, parce que là j'ai cru que Dieu m'avait abandonnée.