‹ Sa vie et ses œuvres; (volume 2)Chapitre 23 sur 207 · CHAPITRE ITI · texte numérisé non relu

CHAPITRE ITI

>) moins à la cour. » — (( (aYjira-t-oii jamais ce que j'ai eu )) à débattre avec lui , a écrit Napoléon dans le Mémorial » de Sainte-Hélène? Il me soutenait que l'hérédité était » un abus dans la souveraineté, et j'ai dû user toute mon » éloquence et ma logicpe à lui prouver que cette héré- » dite était le repos et le bonheur des peuples. Peut-être

» aussi me mystifiait-il, car il est fin, faux, adroit ; il

» peut aller loin. »

Alexandre partageait les soucis de l'Empire avec des jeunes gens de son âge que les mécontents du nouveau régime stigmatisaient sous le nom de coterie des jeunes gens d'esprit. Les hommes auxquels s'appliquait ce bizarre reproche étaient : le comte Strogonof , dont le nom a déjà été prononcé à propos de sa première inclination pour Sophie Soymonof ; le prince Kotchoubei; un fidèle et noble représentant de la Pologne, le prince Adam Czartoryski, et M. Novossiltzof. L'écrivain national Karamzin avait aussi de fréquentes relations avec l'empereur x\lexandre; mais c'était en qualité d'historiographe. Les vieilles annales, les espérances et l'avenir de la Russie, formaient l'objet désintéressé de ces nobles entretiens. Enfin Spéranski, fils d'un pope et premier exemple d'une grande carrière dans cette classe, jurisconsulte savant, esprit systématique et hardi, armé d'une séduisante facilité de parole, gagnait de jour en jour davantage l'esprit d'Alexandre aux idées et aux institutions européennes. Un tel changement de régime, semblait à la société de Pétersbourg un renouvellement d'atmosphère, on est tenté de dire un changement de climat. Personne n'en jouit plus vivement que M™* Swetchine. C'est à partir de Favénement d'Alexandre qu'elle put se sentir libre et res-

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pirant à l'aise dans le domaine du moins de la conversation et des épanchements intimes. Cependant, ni le général Swetchine, ni sa femme, n'essayèrent de ressaisir un poste à la cour. Le caractère du général , enclin à l'indifférence, était, on l'a vu tout à l'heure, parfaitement exempt d'ambition. Le caractère de M""^ Swetchine , plein d'ardem' et d'énergie, se prodiguait tout entier dans Tactivité de sa vie morale, et n'accorda jamais rien aux pompes, ni aux servitudes de la grandeur humaine. Son seul lien avec la cour impériale était une reconnaissance dévouée envers l'impératrice Marie. Mais la veuve de Paul P' avait eu hâte de fuir le théâtre, si tragique pour elle, de la politique. Elle se créa à Pawlauski une existence à part. Une bibliothèque riche d'éditions rares et de productions nouvelles, des tables d'acajou chargées de dessins ou de médaillers, des collections de camées ou de pierres fines gravées de sa propre main, indiquaient au premier regard ses habitudes sérieuses. Chaque année elle allait s'enfermer près du tombeau de son époux, pour y prier Dieu et témoigner devant les hommes de son religieux souvenir. Elle avait conservé près d'elle, en qualité d'amie, la comtesse Liéven, qui avait donné les premiers soins à l'éducation de ses enfants. Elle se plaisait à diriger aussi les principaux établissements de bienfaisance de Pétersbourg. La ])aronne d'Adelberg, supérieure d'un monastère analogue à 1" illustre fondation de M"* de Maintenon pour les jeunes personnes de famiUes pauvres, étant tombée malade, l'impératrice Marie alla prendre sa place et en remplit les fonctions aussi longtemps que dura la maladie.

Ces heureuses influences furent complétées pour

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M""" SwetchinS par la plus puissante et la plus décisive de toutes : l'arrivée du comte de Maistre.

Dans M. de Maistre, la vie privée n'était point en lutte ou en contraste avec le génie. Sa vertu avait la simplicité, l'élévation et la pureté de ses idées. Ambassadeur d'un roi malheureux, il ne songeait qu'à couvrir, à force de privations personnelles et d'intrépide fierté, le dénuement qu'il partageait avec son maitre. Quelquefois le repas du plénipotentiaire ne se composait que d'un morceau de pain et dun verre d'eau; mais à ce prix, le carrosse et le laquais, indispensables à la dignité de sa mission, n'étaient point congédiés. Les nobles industries de ce Caleh de la diplomatie ne pouvaient échapper à la perspicacité russe , mais tandis que l'empereur Alexandre et ses ministres redoublaient envers lui d'égards, il était en butte à la malveillance, souvent aux attaques offensantes des hommes médiocres qui circonvenaient le Roi. La médiocrité ne pouvant rien s'expliquer à elle-même par des vues et des intentions d'une certaine portée, ne comprenant même pas la langue dans laquelle on lui répond, caresse volontiers les mesquines intrigues et les bas soupçons. Mais M, de Maistre n'était point du nombre de ceux auxquels on peut appliquer les paroles de l'Ecriture : Dites-nous ce qui nous plaît et voyez pour nous ce qui n'est pas. — Die nohh placent ia et vide iiobis errores 1 . Rien ne pou\ait en lui rebuter le dévouement ni dompter la sincérité. Il ne connaissait pas de meilleure mesure de l'attachement que la franchise. Adressant alternativement la parole, aux peuples tout haut, aux rois tout bas,

(1) Isaïe, 30, c. 10.

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il disait à chacun d'eux, non ce qu'il présuhiait leur être agréable, mais ce qu'il jugeait leur être utile. Les uns et les autres ont été longtemps ingrats. La justice s'est faite lentement, mais elle s'est faite, et Dieu cpii, bien différent des hommes, ne dédaigne rien, condamne la malice ennemie à servir la gloire de M. de Maistre (1).

L'illustre auteur des Soirées de Sahit-Pétershourg fut accrédité près de la cour de Russie au printemps de l'année 1803. Il avait alors 49 ans. Déjà les Considérations sur la Révolution />«?içff/5e l'avaient signalé à l'attention publique, déjà son regard d'aigle avait percé les surfaces, déjà il avait écrit : « Ayons le courage de l'avouer : long- » temps nous n'avons point compris la révolution dont » nous sommes les témoins ; longtemps nous l'avons prise » pour un événement ; nous étions dans l'erreur : c'est » une époque (2). »

(1) Voir le livre récemment pulilié par M. Albert Blanc, et intitulé Mémoires politiques et correspondance diplomatique de J. de Maistre.

Cette publication, évidemment dictée par une pensée hostile au catholicisme, et par conséquent au comte de Maistre, tourne, dans son résultat final, au bénéfice de tous les deux. Si l'indépendance de langage dépasse quelquefois, dans l'abandon et dans le secret présumé d'une correspondance intime, les bornes de la convenance, le sentiment demeure toujours si invinciblement filial et si profondément intelligent, qu'après l'avoir entendu on honore encore davantage M. de Maistre, et qu'on s'honore davantage soi-même, de partager avec lui de si larges et de si fermes convictions.

J'ose espérer que la comparaison avec Caleb ne semblera point irrespectueuse. A part les traits qui tiennent à sa condition , le vieux serviteur des Ravenswood est certainement l'une des créations les plus attachantes et les plus poétiques de Walter Scott.

(2) Oraison funèbre d'Eugène de Costa.

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