CHAPITRE III
M. de Maistre et M"^ Swetchine, mis ainsi par la Providence en présence l'un de l'autre, ne pouvaient tarder, malgré la différence d'âge et de point de départ, à deviner la parité de leurs âmes. Leur liaison commença par un mutuel attrait, mais sans que l'esprit de la jeune femme fût en rien subjugué. Tardivement entrée dans la pratique d'une religion positive, M'"*' Swetchine se montrait alors soumise à l'orthodoxie russe. Cependant son intelligence, déjà familiarisée avec les grands esprits de tous les siècles et de tous les pays, épiait avidement les controverses modernes ; c'était alors du côté de la philosophie allemande que penchait sa recherche. A Pascal, à Descartes, à Leibnitz, elle avait voulu comparer Kant, Ficht, Hegel. L n jeune professeur allemand, Raupach, attiré en Russie pour une éducation privée, s'était fixé à Pétersbourg et y développait, dans de brillants entretiens, les principes philosophiques et la richesse d'imagination qui devaient plus tard populariser son nom en Allemagne. M"^ Swetchine le vit beaucoup. En outre, l'indépendance innée de sa nature se révoltait contre ce qu'elle appelait alors le dogmatisme absolu du comte de Maistre , et lorsqu'enfin elle causa à son ami l'immense joie de sa conversion, ce fut par d'autres voies que celles indiquées par lui qu'elle toucha terre et mit pied dans la vérité.
Ouelque empire que prissent de jour en jour dans la vie de M"^ Swetchine l'étude et tous les intérêts intellectuels, ils ne lui suffirent jamais. Les tendres soins donnés à sa jeune sœur excitaient sans l'épuiser son instinct maternel ; elle sut bientôt se créer une nouvelle adoption. Le généra] Swetchine avait voué à une jeune enfant qui }X)rtait le nom de Xadine Staeline une affection de père.
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M""* Swetchine, au lieu de s'en montrer blessée, s'y associa. La jeune Nadine, accueillie par elle, n'eut plus d'autre toit, d'autres soins que ceux de cette seconde mère.
En même temps les pauvres devinrent un aliment actif, continu, quotidien, de son inépuisable besoin de secourir et d'aimer. L'impératrice Elisabeth s'unissait à l'impératrice Marie pour les œuvres de bienfaisance ; les institutions d'éducation ou de secours se multipliaient sous leur patronage. M"^ Swetchine apporta son tribut à ce mouvement et futpromptement contrainte de monter du rang de simple coopératrice à celui d'autorité directrice. Sans s'en douter elle se rendait digne des grâces qui devaient plus tard s'accomplir en elle ; ses qualités se développaient, se fortifiaient, et joignaient déjà la solidité à l'éclat. A vingt-cinq ans elle était l'auxiliaire de tous ses amis et l'amie de tous les âges ; ardente à Tétude. modeste dans la pensée, expansive et gaie dans le commerce intime, recueillie et grave dans la méditation , naturellement au niveau de tout ce qui est élevé, sincèrement condescendante envers tout ce qui est timide ou humble, tendrement affectueuse envers tout ce qui est pauvre, affligé ou repentant. Sa parole était comptée, son conseil invoqué, son goût consulté, et rien ne rendra mieux témoignage de cette admirable unité dans toutes les phases de son existence que quelques biUets d'elle sans importance, sans ordre, sans date, adressés à un compagnon de ses bonnes œu^Tes. Quel récit pourrait égaler en fidélité de ressemblance ces quelques lignes, si précipitamment tracées cpi' elles sont à peine lisibles, et dans lesquelles elle se peint à son insu, luttant contre sa santé, entremêlant sans confusion et sans empiétement toutes les préoccupa-
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tious de sa vie laborieuse à toutes les sollicitudes de sa vie charitable, telle enfin que nous l'avons connue dans l'exquise perfection de sa maturité et de sa vieillesse.
Cette correspondance, dont les moindres fragments sont placés ici, s'adressait à Alexandre Tourguenief, aîné de trois frères, tous trois hommes de mérite et liés entre eux par la plus touchante atîection. Leur père, gouverneur de province, lié avec le fameux prince Repnin, promoteur à Moscou de la secte des martinistes, avait inspiré à ses fils les tendances spiritualistes qui ne cessèrent de les animer (1). Alexandre Tourguenief, au moment où il entra en relation avec M"^ Swetchine, occupait au ministère de r instruction publique et des cultes, sous le prince Galitzin, d'importantes fonctions.
Les billets analogues à ceux qui vont sui^Te s'élèvent au moins à trois cents et sulfiraient à eux seuls pour donner une juste idée de l'activité d'esprit et de cœur de celle qui les écrivit.
Excusez-moi de grâce, mon cher monsieur Tourguenief, auprès de nos dames. Il m'est impossible d'aller à la séance de ce matin, et j'y vois d'autant moins d'inconvénient que je n'ai pas de supplique. Rendez-moi le service de faire prendre note des pensions de l'hôtesse des pauvres, c'est-à-dire des noms et des logements de ceux à qui elles sont accordées. Le tout se monte à trente roubles par mois; ce mois-ci les pauvres ne sont pas venus les chercher, et j'ignore où les prendre. Si par hasard il n'y a pas de séance, avertissez-m'en.
Pardon de tant d'ennuis, mais il est écrit que je ne cesserai jamais de vous en donner, et j'appelle celte nécessité non pas fatalité, comme les Turcs, mais prédestination, en vraie janséniste.
La comtesse "* n'a reçu aucune communication nouvelle de la part
(Ij Histoire intime de la Russie, par Sclimtzler, tome II, page 62.
de qui vous savez. Ne poiirriez-vous pas, avec votre bonté accoutumée, presser la niarclie de son ;iffiiire'? C'est un véritable état d'angoisses que le sien; la patience s'use comme toute autre cbose, et nous autres, pauvres bumains, ne sommes riches de rien. Mille bonjours.
Mercredi.
Le porteur de ce billet est un brave homme nommé Zilbrecht ; il est très pauvre, et comme tel a reçu quelques légers secours du comité phUanthropique. Il désirerait avoir une place; mais comme il ne sait pas l'allemand , il me semble assez difficile de lui en avoir une, et j'ai pensé que vous seul, si la chose était possible, pourriez lui indiquer les moyens d'y parvenir.
Vous vous rappelez sans doute le marchand Hiedapol ; sa femme est restée ici et se trouve inquiétée par la police, qui ne veut pas renouveler son billet de séjour à Saint-Pétersbourg, et l'en fait partir. Ne pourriez-vous pas me faire la grâce d'expliquer à M. Gorgoli que ce ne sont pas des gens sans aveu. Le mari est particulièrement connu de l'impératrice Elisabeth; ses enfants sont sous sa protection et sa femme est encore soignée par un médecin que S. M. en a chargé. Mille et mille pardons de la peine que je vous donne toujours; mais en vérité, lorsqu'il s'agit d'un service à rendre, vous êtes la première personne qui se présente à la pensée.
Mardi soir.
Je suis toute fière que vous vouliez bien me croire présente en tous lieux ainsi que les intelligences supérieures, et je regrette de n'avoir réussi jusqu'ici (ju'à me trouver dans un seul endroit à la fois. Jamais je n'en ai mieux senti l'inconvénient qu'aujourd'hui, où vous êtes venu me chercher chez moi, me sachant positivement ailleurs. Croyez que si je devinais au lieu d'apprendre, cela ne serait point arrivé.
Je ne me borne pas, du reste, à railler un homme aussi aimable et aussi obligeant que vous, il faut encore que je le tourmente. En conséquence de ce principe , je vous demande de venir me voir le premier matin où vous aurez une heure à me donner ; il n'y a rien de tel que l'ennui pour accomplir une vengeance.
ai grand besoin d'une Bible sur deux coloimes, grec ancien et grec