CHAPITRE III
Mardi, trois lieurfs o\ demie.
Mon cher ami, ne venez pas ce soir, je dois sortir. J'ai eu de l'humeur de ne pas vous voir ce matin ; tous les moments me paraissent bons pour vous , et , pour les jours cela va sans dire , quoique celui d'aujourd'hui soit un de ceux que j'aime le moins. J'imagine que ces félicitations n'ont été inventées que pour consoler les gens qu'on ne félicitait jamais d'autre chose. Venez demain, mon cher ami, vous savez que je ne me lasse jamais de le demander , ni de l'obtenir.
Ne faisant dans la misère aucune acception de nationalité ou de foi , tarissant les ressources de sa propre générosité avant de recourir à la générosité d'aulrui, M"" Swetchine unissait toujours à cet appel la discrétion et la prudence. C'est ce caractère d'universalité et de réserve dans l'ardeur de la charité que révèlent siu-tout les biUets suivants :
Mardi.
La pauvre femme qui vous remettra ceci, mon cher martyr, a éprouvé des pertes dont la valeur est constatée par M. Romanof, gouverneur de Wltepsk, dans le papier ci-joint. Etant venue trop tard, elle n'a rien pu obtenir de la grande quête; le prince Galitzin, la comtesse Kotchoubey s'y sont inutilement intéressés. Son mari est malade , elle a deux enfants ; son intention est de retourner à Wilepsk , n'ayant pas de quoi subsister ici. De notre misère , nous lui avons accordé deux cent roubles à la dernière séance, secours insuffisant pour transporter elle et sa famille et pour subvenir aux frais indispensables des préparatifs. Si vous pouviez lui obtenir deux ou trois cents roubles, ce serait une charité très bien placée, m'en étant assurée par les informations de M. Wassiltchikof et de la comtesse Kotchoubey. Je détermine à peu près la somme, non par la crainte d'avoir moins , mais par celle d'avoir plus : ce que je connais de la générosité de la comtesse Strogonof m'en fait redouter l'excès. Je suis sûre qu'avec cette somme elle peut se rendre dans sa province, et que tout excédant appartient de (h'oit à do plus misérables (|n'elle.
fii .MADAME SWETCHINK.
Olto leiTime, est juive : j'imagine q\ie ce n'est point un obstacle et que la véritable bonté ne dislingue pas Samarie souffrante de Jérusalem .
Jeudi.
Mon cher Tourguenief, le comte de Maistre m'a écrit pour me demander de vous parler d'une pauvre femme polonaise nommée Zazeski , à laquelle nous étions disposés à nqus intéresser. Le comte de Maistre ne la connaît pas particulièrement et ne la recommande que sous la condition que l'instruction préliminaire que vous prendriez se trouverait en accord avec les renseignements qu'on lui a donnés à lui-même.
Pardon, mon cher Tourguenief, de toujours revenir à la charge, et de réclamer toujours votre infatigable bonté.
Dimanche matin.
Mon cher Tourguenief, la malheureuse mère de famille qui sollicite ici quelques secours de S. M. a été soutenue pendant longtemps par la société patriotique dont l'inaction nécessitée la laisse dans un dénuement absolu. Décidée à retourner dans sa province, où elle espère trouver un asile, les moyens d'effectuer son voyage lui manquent, et voilà ce qui la fait recourir à l'immense charité de l'Impératrice. Gomme je me défie d'une générosité qui lui fait si souvent dépasser les bornes d'une stricte utilité, faites-moi le plaisir de prévenir Mine Longuinof qu'un secours de cent roubles serait bien suffisant. Je sais qu'il est très inconvenable d'en déterminer ainsi la valeur, aussi gardez-m'en le secret , mais insinuez adroitement quelque chose d'approximatif. Je suis vraiment avare de richesses si bien employées et , même à l'extrémité , c'est avec scrupule que je les convoite.
Samedi matin.
Mon cher Tourguenief, rendez-moi un grand service en me donnant quelques idées sur les moyens de placer une petite fille de neuf à dix ans dont je me suis chargée , et sur le sort de laquelle je voudrais être tranquille. Ke pourrait-on pas obtenir, en payant pension, iju'on k reçût à la maison de travail? Je n'ai personne que viuis qui