CHAPITRE m
personnel , mais il est bien difficile de le faire taire. Cependant ma tète et mes yeux sont si frappés de la lumière et du bruit qui régnent à Kameni-Ostrof, que je me réjouis de vous savoir sous vos belles allées couvertes, auxquelles ma sauvagerie voudrait seulement un peu plus de solitude. J'aimerais à la folie ce séjour de Tzarskoe- Sélo s'il était moins habité , et à la condition qu'il le fût par vous. Plus j'y pense, et plus je trouve d'analogie entre ma situation et le purgatoire : tous les souvenirs doivent y conserver leur force première; aimer, prier, souffrir, espérer, composent l'existence de ceux qui l'habitent , excepté l'ennui que la vie a de plus, ce qui fait considérablement pencher la balance en sa faveur.
» A propos de prier , jamais tant de choses ne se sont réunies pour y disposer qu'à la consécration de la chapelle du prince Galitzin , à laquelle jai assisté ce matin. Mon amie, j'ai bien pensé à vous, pour regretter que vous n'y fussiez pas. Je n'ai jamais vu un ensemble qui eût plus de magie ; la forme si gracieuse de la chapelle, décorée avec une élégance simple , le demi-jour doré qui l'éclairait, des voix mélodieuses qui arrivaient de je ne sais où, la pompe décente du service, Philarète au milieu de tout cela , trente personnes recueillies , le silence qui appelle la piété et que la piété maintient, enfin, mon amie, un véritable enchantement dont le souvenir me ravit encore. Ah ! que des sensations telles que celles-là protègent bien la méditation ! En vérité, je me croyais seule et je ne sortais de cette illusion que pour jouir de voir tant de personnes , si différentes entre elles , absorbées momentanément par un sentiment identique à elles toutes. Il n'y a que les pensées religieuses pour obtenir
70 MADA^IE SWETCHINE.
cet etîet-là ; on ne peut se lasser de Tadmirer; ce sont les mêmes paroles qui remuent profondément les âmes des habitants simples et ignorants du désert, et qui aujourd'hui encore semblaient fixer les esprits légers, émouvoir les âmes amollies et peut-être altérées, de créatures que la prospérité enivre. »
Parmi ceux qui se seront agenouillés une fois dans la chapelle de M""* Swetchine , aucun n'aura lu sans émotion des lignes où elle pressent et dépeint tant d'années d'avance ce qu'elle-même devait un jour réaliser à Paris. C'est son invincible bienveillance que va nous retracer maintenant la lettre suivante :
« Chère Roxandre ,
» Nous avons eu ce matin une séance orageuse qui m'a désolée, qui me désolera longtemps. La comtesse Orlof, partant pour l'Angleterre , s'est acharnée à faire recevoir à sa place M""e Je C. Elle s'est adressée à moi. Je lui ai dit que tout ce que je pouvais faire c'était de la proposer. Après avoir sondé nos dames en particulier, je vis qu'elles étaient révoltées de l'idée de voir admise parmi elles M"i<' de C, dont la réputation est si mal établie. Hier, à la fin de la séance, Mme Orlof insista; malgré toutes mes instances, elle voulut qu'on allât aux voix. On s'y refusa presqu'unanimement, sous les plus mauvais prétextes, et toutes mes précautions ne purent éviter à M."^^ de C. l'humiliation qu'elle doit tout entière à l'opiniâtreté de M"ie Orlof. On a bien raison de dire qu'un méchant ^ennemi vaut mieux qu'un maladroit ami ! Je suis bien loin de désapprouver les dames opposantes ; je suis d'avis même qu'il est utile qu'il y en ait qui se char-