CHAPITRE III
gent de la police de notre établissement ; mais je vous avoue, chère Roxandre, que ces scènes en se renouvelant, pourraient me le faire détester. D'ailleurs , je ne suis pas propre à heurter ainsi de front. Du zèle, de l'exactitude , je crois pouvoir en mettre autant qu'il faut ; mais quand il s'agit de manifester une opinion si défavorable , et faire parade de sa sévérité , d'accabler et de faire rougir quelqu'un, quelque justice qu'il y ait à cela, quelque devoir qu'il y ait à le faire, je m'en sens incapable, la chose passant de beaucoup la mesure de ma fermeté. Jugez comme tout cela arrange mon amour pour la paix qui si souvent m'a fait croire que l'âme de l'abbé de Saint-Pierre avait passé dans la mienne , par la voie de la métempsycose. »
M'"' Swetchine jouissait alors d'un vif bonheur de famille ; la princesse Gagarin vivait à Pétersbourg ; l'existence des deux sœurs était séparée, mais elles s'en dédommageaient en louant en commun une maison de campagne durant l'été, et les deux ménages se réunissaient alors soit dans les îles de la Neva, soit dans les environs de Péterhof et de Tzarskoe-Sélo. La princesse Gagarin eut en peu d'années cinq garçons; les deux premiers-nés étaient l'objet de la prédilection particulière de M"' Swetchine, quoique tous les cinq fussent tendrement aimés. Elle disait : « Ils sont tous mes neveux, mais les deux premiers sont mes enfants. » Elle se mêlait à leurs jeux comme à leurs leçons, et épiait avec joie les moindres développements de leur intelligence. Remarquant l'extrême déférence que le second des lîls de la princesse Gagarin, Eugène, témoignait à son aîné, Grégoire, elle disait de lui : « Il fait tout ce qu'il peut pour ne pas grandir, afin
72 MADAME SWFITCHINE.
de ne pas dépasser son frère. » Les enfants, à leur tour, confondaient leur tante et leur mère, et supportaient impatiemment tout ce qui la séparait d'eux. IM""* Swetchine était obligée quelquefois de s'enfermer à clef dans son appartement pour se livrer en paix à sa passion de l'étude. Les petits garçons alors s'armaient de leurs joujous les plus bruyants^ s'attroupaient derrière sa porte et y faisaient tout le vacarme cpii dépendait d'eux afin d'obliger leur tante à s'interrompre. Souvent M""' Swetchine cédait à cette tapageuse sommation, quelquefois elle demeurait inflexiblement enfermée ; mais dès quelle entr'ouvrait sa porte, les enfants faisaient irruption, certains d'être accueillis non-seulement sans reproche, mais avec soui'ire et caresses.
Cette douce vie de famille se prolongea jusqu'à l'année 1811. A cette date, le général Swetchine demanda à rentrer dans le service actif, et tandis qu il s'avançait audevant des Français, M""* Swetchine se retirait dans ses terres, dans le gouvernement de Mjni et dans celui de Saratof. En même temps, une autre femme, poursuivie par l'inimitié de Napoléon, quittait Vienne en fugitive, traversait la Pologne et arrivait à Pétersbourg par Kiew et Moscou. Pétersbourg même n'était point encore le terme de cette longue course qui forme, à côté de Corinne, l'odyssée éloquente intitulée Dix années d'exil. M"^ de Staël ne se crut en sûreté qu'à Stockliolm. Lorsque M"* Swetchine fut ramenée au centre lial)ituel de son existence , elle n'y trouva plus qu'un brillant souvenir. La rencontre qu'elle regretta et que toutes deux devaient également apprécier était réservée pour la France.