‹ Sa vie et ses œuvres; (volume 2)Chapitre 32 sur 207 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

ment on me prend pour l'aide de camp du général Saiat- Priest (1). »

De tels exemples enflamment le cœur d'une nation. La Russie tout entière voulut partager avec son empereur l'assistance des innombrables victimes de la guerre. Les incendiés de Moscou furent l'objet particulier d'une souscription nationale ; une société de dames quêteuses et distributrices s'organisa à Pétersbourg sous le patronage de l'impératrice Elisabeth. Les femmes les plus distinguées y briguèrent leur place par un élan spontané qui animait à la fois le riche et le pauvre, le seigneur et le paysan, le négociant et le soldat. M"^ Swetchine fut élue présidente, elle avait alors trente ans.

Nous trouvons un témoignage de son action et du prix qui s'attachait déjà à quelques lignes d'elle, dans une courte lettre conservée dans les papiers et plus tard dans l'héritage de l'abbé Nicole. Celui-ci, justement ému des souffrances de sa patrie adoptive, avait voulu lui ofifinr un gage de reconnaissance ; il n'oubliait pas cependant son titre de Français. Il crut concilier les deux devoirs en faisant remettre à la société de secours, et en taisant son nom, une somme de trois mille roubles. Cette précaution délicate ne trompa point une délicatessse égale à la sienne. M""" Swetchine lui écrivit :

« Monsieur l'abbé,

« Je me bornerai à vous dire que je vous reconnais là ! Et peut-être cette simple expression ne nuira-t-elle pas à l'idée que vous devez vous former de ma reconnaissance

(1) Mémoires de M'"* de Clioiseul, p. 161.

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personnelle. J'aurais été humiliée d'avoir à apprendre ce que j'ai si facilement deviné ; et quand le prince Galitzin, un peu plus tard , n'eût pas mis à vous trahir le plaisir qu'on a à dénoncer l'auteur d'une belle action, l'incognito dont vous vous enveloppiez ne vous aurait pas défendu. iN'en faites pas honneur à ma pénétration, mais bien à cette opinion qui vous rend habituellement hommage, car plusieurs de nos dames avaient eu la même pensée, et à peine a-t-elle été communiquée, qu'il n'y en eut pas d'autres. Voyez après cela s'il eût dépendu de nous de respecter vos intentions en gardant le silence. »

Le midi de la Russie venait d'être ravagé par la peste. L'abbé Nicole y secondait le duc de Richelieu dans ses admirables traits de charité comme dans ses efforts civilisateurs ; on les avait vus l'un et l'autre passer de la maison des pestiférés au cimetière où , la pioche à la main, ils creusaient eux-mêmes la fosse des morts. Odessa doit pour la seconde fois la vie au duc de Richelieu ! tel était alors le cri de la Russie, doux à répéter pour un Français. M"'' Swetcliine terminait ainsi sa lettre :

« Je sais qu'il n'est pas de séjour qui puisse vous plaire autant qu'Odessa ; vous y trouvez un repos actif, une société douce et sûre, et, ce qui est plus encore pour vous y attacher, la certitude d'être utile. Mais ne le seriez-vous pas partout? et si un beau ciel et un beau climat sont une jouissance de tous les jours, notre midi l'achète bien chèrement par le fléau qui l'a désolé si longtemps. L'intérêt personnel, qui me fait mettre un si grand prix à votre retour, m'exagère encore, monsieur l'abbé, tous les dangers auxquels vous pouvez rester exposé, et quand Tinquiétutje de la peste se joint aux regrets de l'amitié, je ne

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sais pas d'arguments assez forts pour les combattre. Tâchez donc de nous revenir au plus tôt. A'avez-vous pas ici, comme là où vous êtes, des livres et des amis (1). »

M. de Maistre qu'on aime à retrouver toujours à côté de Mme Swetchine , écrivait en même temps à l'abbé Nicole :

« 13 août 1813.

» Une peste est un sermon des plus pénétrants, et il ne faut pas être fait comme vous pour n'en pas tirer un parti immense. Mille fois inquiet de vous au milieu de la plus cruelle épreuve, je n'ai pas moins de pensées d'inquiétude en pensant à M. le duc de Richelieu , qui a trouvé dans ce fléau une occasion nouvelle de se montrer, non pas seulement meilleur que les autres, mais, s'il est possible, meilleur que lui-même. Quelle épreuve ! quels travaux ! Enfin, rendons grâce à Dieu, tout est fini (2) ! »

Si tout était fini avec le flot de l'invasion sur le territoire russe, les événements extériem's, au contraire, n'avaient fait que marcher de crise en crise.

En 1813, l'Empereur transporta son quartier-général en Allemagne. L'Impératrice eût désiré l'accompagner, mais elle ne put l'obtenir , et l'indifférence d'Alexandre envers elle fut comptée plus encore que les difficultés de la guerre parmi les motifs de ce refus. Elle dut se contenter de suivre la marche de l'Empereur à distance, et se rendit successivement à Riga, à W eimar, dont la grande-duchesse était sœur d'Alexandre, à Rerlin et dans d'autres capitales allemandes, selon le cours des

(1) Vie dt l'abbé iSicole, par Tabbé Krappaz, page 92.

(2) Vie de l'abbé Nicole, p. 97.

événement is militaires. L'amie de M'^e Swetchine , MUe Stonnlza, accompagna l'Impératrice durant ce long et pénible voyage.

Les lettres de M^'e Stourdza à M^e Swetchine n'existent plus ; celles de M™^ Swetchine ont été pieusement conservées, et elles suffisent pour initier à l'état de l'âme des deux amies. On y retrouve l'infaillible droiture, Tinaltél'able élévation de jugement ; on voit se développer et grandir la sûreté, la hauteur des points de vue, le désintéressement de soi-même. On est saisi d'un respectueux étonnement en suivant pas à pas dans leur intimité deux femmes jeunes, brillantes, mêlées à tout ce que les événements humains ont jamais eu de plus retentissant et de plus séducteur, n'en retirer que de graves leçons de politique ou de morale, et ne permettre à leur ambition que des rêves d'amitié passionnée, de philanthropie ou de solitude. Ces lettres ne portent point de dates, mais les faits auxquels elles se rattachent les fixent incontestablement à la fin de l'année 1812 et au courant de l'année 1813.

(' Mardi soir.

» Votre billet, mon amie, n'a point réveillé des regrets que rien ne peut amortir, mais les a fait éclater avec une nouvelle force ; je ne m'y attendais pas , l'adresse était d'une écriture étrangère, et, lorsque je l'ouvris, en reconnaissant la vôtre, je crus ne vous avoir pas encore quittée, être à l'instant de notre séparation et en éprouver les angoisses... Il faut avoir été heureuse, ou s'être crue telle pendant longtemps, pour sentir la douleur dans son intensité, car, dans une vie décolorée, elle n'est qu'une teinte plus sombre à laquelle on arrive par des dégradations de

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