CHAPITRE IV
lumière presque imperceptibles. Sans doute, mon amie, mon attachement pour vous vous servira de consolation, j'en suis convaincue; mais ce mot de consolation est si triste quand il n'est pas vide de sens, que je voudrais que mon amitié vous fût donnée par-dessus des biens plus méritoires, mais aussi beaucoup plus précieux. Je me surprends quelcjuefois à envier les caractères dont les impressions sont mobiles et légères. L'éponge passée sur l'ardoise n'y laisse aucune trace, et peut-être sa nature est-elle la seule qui convienne à l'homme qui n'a pour lui que des plaisirs d'un moment et des peines qui durent toute la vie. Si la dignité morale était là ! Mais ce n'est pas vous qui vous en passeriez ; ainsi, tâchez de vous faire à votre sort : c'est celui de l'éternité ! Je ne pense pas seulement à vos peines, votre santé m'inquiète extrêmement. Comment aurez-vous supporté les froids rigoureux qui durent depuis votre départ? J'attends, avec une impatience que je ne puis vous rendre, votre lettre de Riga Confinée dans ma chambre, les vingt-huit ou trente degrés de froid qu'il fait depuis quelques jours doublent au moins les maux habituels avec lesquels je suis condamnée à vieillir. Quel effet produisent-ils sur vous dont la santé est altérée? J'en suis convaincue, les habitants du Nord n'auront qu'un enfer de glace; les flammes, «pielles qu'elles soient, les réjouiraient. Parlez-moi en détail de votre santé, et surtout soignez-la; vantez -vous de ce que vous aurez fait pour elle : quel que soit l'intérêt que vous puissiez prendre à votre conservation, d'autres en prennent davantage encore, et, dans une œu\Te de Selfish (1;, pour
(1) Egoïste.
une multitude de gens, vous aurez trouvé le secret d'avoir surtout travaillé [)our les autres.
» Je vous écris très à la hâte. Croiriez-vous que depuis votre départ je n'ai pas eu un moment ? Ah ! combien je sens que le mouvement n'est point une distraction, et qu'une idée toujours la même peut dominer les soins qui se partagent l'existence sans pouvoir la remplir ! Adieu , mon amie ; que de fois déjà le mot adieu a rempli mou cœur d'amertume ! La tète de Méduse n'est point une image exagérée. Portez-vous bien, recourez à Dieu, servez-vous de votre force sans en abuser, et, quand la lutte est trop inégale, demandez grâce au lieu de combattre.
« Mon mari, qui a vraiment pris de l'affection pour vous, me charge, ainsi que Nadine, de ses hommages. Adieu encore, chère amie, j'ai peine à fermer cette lettre, comme si un chiffon de papier me ramenait le bien que me ferait votre présence. »
« Pendant que j'étais à notre terre qui tout
au plus ressemblait aux limbes, le comte de Maistre croyait faire prodigieusement, au bout d'un mois ou six semaines, en m'envoyant une petite lettre, ou plutôt un long billet. Vous, vous n'êtes partie que depuis trois semaines; dès le surlendemain, il m'a parlé de vous écrire, et, un peu plus tard, il vous envoie un paquet immense. Et qui sait si le contenu n'est pas plus outrageant que le volume? La chanson dit que sans un petit brin d'amour, on s ennuie même à la cour; je veux bien que vous joigniez cet enchantement à tous les autres, et que vous éprouviez en plein la persécution de la prospérité; mais n'enlevez pas aux pauvres leur pitance, et que chacun ait sa part. Celle que m'a value la soirée d'hier a été fort