CHAPITRE IV
douce. M. de Maistre est venu; j'étais un peu malade; il en a été attendri : partant, plus de sommeil, plus de dogme, beaucoup d'amitié et d'indulgence. Nous avons ri, causé, conté tour à tour, et chacun s'en fut coucher content de soi et des autres. »
« L'armistice, pendant les premiers jours,
avait fait taire tous les garçons prophètes (1); ils marchaient la tête, les ailes basses, de n'avoir pas prévu ce grand événement. Depuis ils ont repris le ton de la menace et de l'inspiration, et je vois que rien n'est plus impossible à déconcerter que les fabricateurs d'hypothèses. n y a une pièce anglaise qui est intitulée AH in the wrong (2). Un homme d'esprit me disait que l'Europe entière semblait représenter cette comédie dont tous les personnages, depuis le premier jusqu'au dernier, étaient entraînés à faire faute sur faute. J'ai l'àme trop faible pour supporter longtemps, sur quoi que ce soit, l'activité de l'espérance ; en revanche, quand tout le monde se décourage, l'incertitude même et la mobilité des événements me fournissent quelque consolation.»
(( Jeudi.
» Que faut-il croire de la prolongation de
l'armistice? La nouvelle est contenue, à ce qu'on dit, dans une lettre de lord Cathcart. On prétend , d'un autre côté, que l'Empereur mande tout le contraire au prince Gortshakof. En attendant, un homme digne de foi, qui
(i) Cette allusion à l'armistice porte la date de cette lettre au commencement de l'année 1813.
(2) Tout le monde a tort.
revient de Moscou, m'a dit qu'à la première nouvelle de l'armistice qui vient d'expirer, la consternation fut générale, et que ceux qui faisaient rebâtir interrompirent leurs travaux. »
« Lundi 26.
)) J'avoue que je commence sérieusement à
me blaser sur les privations , et qu'il n'est plus en mon pouvoir de concevoir un beau cbagrin. A mesure qu'on avance, le cercle des peines s'étend, celui des plaisirs se rétrécit; je n'en connais pas un plus attrayant que celui d'une conversation douce et confiante qui commence par l'échange des idées et finit par celui des sentiments ; de ces conversations cpie le hasard seul semble amener, et dans lesquelles, à mesure c[u' elles s'animent, on voit empreinte toute la bonté de la Providence. J'ai trouvé tout cela dans nos entretiens, et particulièrement dans ceux que vous rappelez ; il y a bien longtemps, chère, que je ne goûtai une consolation aussi vi^aie
Croyez-moi, on ne connaît jamais parfaitement que les gens que Ton a commencé par deviner. Il faut une sorte d'analogie, il faut être différemment semblables pour s'entendre tout à fait, pénétrer dans tous les replis, et acquérir cette parfaite connaissance d'un autre qui découvre
entièrement son àme à nos yeux
Il me semble toujours que les âmes se cherchent dans le chaos de ce monde , comme les éléments de même nature qui tendent à se réunir; elles se touchent, elles sentent qu'elles se sont rencontrées ; la confiance s'établit entre elles sans qu'elles puissent souvent assigner une cause valable; la raison, la réflexion viennent ensuite apposer le sceau de leur approbation à ce traité, et croient avoir