CHAPITRE IV
tout fait, comme ces ministres subalternes qui s'attribuent les transactions faites entre les maîtres, rien que parce quil leui' a été permis de placer leur nom au bas. Non, je ne crains pas de mécomptes avec vous, et ma reconnaissance seule peut égaler la parfaite sécurité que
vous m'inspirez
» Nous avons eu ici deux jours d'inquiétude bien vive, uniquement due au vague et au mystère dont on cou^Tait des nouvelles qui n"ont rien de si alarmant depuis qu'on les sait ; mais il y a ici comme partout ailleurs, je pense, une multitude de gens qui vont sans cesse des prédictions de Jérémie à Tincréclulité de Thomas. En vérité on de^Tait. pom' son repos et celui des autres, prendre d'autres exemples dans l'Ecriture ! Il est assez drôle cpi'on ne veuille pas apprendre à douter avec incertitude ; ce n"est pas au reste pour la première fois que l'incrédulité se trouve être dogmatique. L'intolérance dans les opinions politiques est plus prononcée que jamais; malheur à qui parle, malheur à qui se tait, malheur à qui suspend le blâme, malheur à qui n'outre pas l'éloge, etc. Il court ici deux ou trois histoires d'aigles planant et dirigeant leur vol sur les restes du maréchal (1). Depuis Hérodote que vous lisez, je ne sache pas quelles fables aient eu plus de succès. On a bien raison de dire que les hommes ont besoin de croire ; ils ont encore mi autre besoin, c'est celui de tendre sans relâche à un degré de folie plus élevé que celui qui leur a été assigné.
(1) Le maréchal Koutousof mourut à Bunzlau le 10 mai 1813. Son corps fut solennellement transporté en Russie, et le peuple prétendit qu'un aigle ne cessait de planer sur son cercueil durant cette marche funèbre.
U MADAME SWKTCHINR.
» Le comte de Maistre est venu me voir aujom'd'hui sans me trouver, et je n'ai pu m' acquitter de votre commission auprès de lui. Il vous regrette et vous savez, chère, si c'est un nouveau point de contact entre lui et moi. Je voudrais que l'amitié que j'ai pour lui, lui rendît ma société agréable ; mais il faudrait pouvoir y joindre la vôtre. Entre nous deux, il semblait content; il semblait dire, comme saint Pierre sur le Tliabor : Il fait bon ici. Que je le dirais de bon cœur aussi, si j'étais près de vous! Rodolphe (1) part aujourd'hui ou plutôt demain ; dès que je le saurai parti, j'engagerai la princesse Alexis à aller avec moi voir son père, et je n'épargnerai rien pour le distraire de ses peines, de la seule manière dont je conçoive une distraction de ce genre, en les partageant. »
« Jeudi soir.
)^ Que n'êtes-vous là, mon amie; plus de
choses me plairaient et je sentirais mieux ce qui me plaît ! Vous n'ignorez pas que je passe ma vie à étudier la médecine morale ; la base de mon système sera toujours la soumission passive. Quelque mal que vous en disiez, je ne me suis reposée que là, et quand on trouve à appuyer sa tête, serait-ce sur le marbre, on 'ne doit pas changer de position. Comme palliatif qui n'est point rendu inutile par le grand remède, je n'ai jamais trouvé que l'occupation ; je brûle quelquefois de m'y livrer, et la plupart du temps ma mauvaise santé me fait éprouver le sort de Tantale qui, à notre rencontre à la vallée de Josaphat. n'aura probablement rien à m'apprendre.
[ij Fils (lu coiiile dt; Maislre.
CHAPITHK IV. 85
)) J'ai conté au comte de Maistre votre histoire du baron allemand, histoire dont la tournure patriarcale, embellie par toute ma poésie, me semblait devoir le conquérir. Tl me charge de vous dire qu'elle est s,hocking; voyez comme ma poésie sur votre prose réussit! Ainsi qu'il ne pouvait y manquer, il est parti du point que le divorce ayant été défendu par je ne sais quel concile de je ne sais quelle année, etc.; et là-dessus est arrivée une belle thèse plus théologique que sentimentale. Mon amie, nous aurons beau faire,
Rome se met toujours entre lui et son cœur!
» N'est-ce pas un beau vers qui vient de m'échapper?
» Pour moi, qui ne suis pas bardée d'arguments, et qui, en fait de dogmes, ai une propension singulière pour celui du sacrifice, j'avoue que j'ai trouvé cà ce dévouement quekpie chose de surnaturel qui m'a éblouie.
» Adieu, mon amie, je ne puis imaginer la combinaison d'obstacles qui pourrait m'obliger à rester ainsi longtemps sans vous écrire. J'attends avec impatience votre lettre de Berlin. Parlez-moi beaucoup de ce que vous faites et surtout de la disposition de votre âme. Il est mille situations d'où l'on ne peut se tirer que par toute la résignation du ciel ou toute la légèreté de la terre ; vous ne connaissez pas celle-ci, tâchez donc de recourir à l'autre et d'achever d'y recouvi'er vos forces. Je vous embrasse de tout mon cœur. '
« Septembre 1813.
« n me tardait bien de vous écrire, et vraiment toute la journée d'hier et d'aujourd'hui, j'ai guetté
86 MADAJIE SWETCHINE.
un moment pour le faire. Vous aussi, chère amie, vous avez eu une journée morcelée et fatigante, quoique d'un genre bien différent. A plusieurs reprises, j'ai pensé à toutes vos grandeurs, me représentant ma chère Roxandre tranquille au dehors et fort ennuyée au dedans. iN'estce pas que cela s'est passé ainsi? Je plains encore beaucoup moins ceux qui sont à l'amphithéâtre, et qui, comme vous, peuvent se dédommager en observant; mais les pauvres observés, quand ils supportent leur rôle, y a-t-il une patience égale à la leur? En vérité, j'aimerais autant faire le pendant de saint Siméon Stylite au haut de sa colonne! Cependant aujourd'hui il me semble que je supporterais tout et même cela le plus sagement du monde, tant les excellentes nouvelles qui se succèdent me mettent en hujh spirits. J'ai plus d'espérances que jamais. On n'arrivera jamais à faire assez de fautes pour paralyser tant de moyens, et trahir un commencement si brillant. Depuis que le comte de Langeron a battu l'ennemi, il me semble bien probable qu'il le sera toujours. Si l'on ne nous trompe et que nos forces soient ce que l'on dit, il n'y a que les mésintelligences et les basses rivalités qui puissent le faire échapper, et il est permis d'espérer qu'une fois au moins on attendra pour se brouiller que l'ennemi commun soit hors de combat. Je ne puis vous dire combien le malheur, qui a frappé toute la bonne cause dans la personne de Moreau (1), m'a fait d'impression. Quel
(1) Le général Morenu, transféré aux Etats-Unis à la suite du procès qui lui avait été intenté par Bonaparte, débarqua à Gothembourg dans le mois dejuillet 1813; il entraen relations avec les souverains alliés par rintermédiaire de son ancien compagnon d'armes, Bernadotte, alors prince royal de Suède. L'armistice venait d'expirer; les armées