‹ Sa vie et ses œuvres; (volume 2)Chapitre 36 sur 207 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

sujet d'exorde pompeux pour le monstre, et c^uel parti il en tirera pom* frapper Tesprit des Français! Mais quand je pense que ce même coup eût pu atteindre l'Empereur, et à quel immense péril nous avons échappé, je vous avoue que je n'ose plus me plaindre de rien. Ce n'est pas seulement une tendre inquiétude qu'il m'inspire quand il s'expose ainsi, c'est la belle et bonne colère, plus forte que tout ce que je puis éprouver. C'est une idée tout à fait fausse du véritable courage qui l'entraine, et moi qui passe ma vie à pardonner les idées erronées, je ne me sens pas la plus petite indulgence pour celle-ci. »

« Le comte de Maistre, qui sort de chez moi, vient de me donner la nouvelle de la mort du prince de Broglie cadet (1). Cela me navre pour sa pauvre mère, que plusieurs années ont à peine remise de la perte de son aine. Quel temps que celui où nous vivons ! Malhem* aux pères ! comme dit l'Evangile. Dans ce siècle déplorable, il n'est presque pas d'être cpii ne tremble ou qui ne souffre. »

« La pauM^e princesse Alexis a été dans un état d'analliées passèrent de Bohême en Saxe pour attaquer Dresde, centre des opérations de l'empereur Napoléon à cette époque. A l'attaque de Dresde, du 26 août 1813, un boulet fracassa la jambe droite de Moreau et, traversant son cheval, emporta une partie de la jambe gauche. L'amputation des deux jambes eut lieu sur place. Il expira dans la nuit du ter au 2 septembre. Son corps, embaumé à Prague, fut transporté à Saint-Pétersbourg, où il reçut les honneurs qui avaient été déférés au maréchal Koutousof.

(1) François Ladislas de Broglie Pievel, petit-fils du maréchal de Broglie. Né en 1788, il n'avait qu'un an lorsqu'il sortit de France avec ses parents; il entra à dix ans au premier corps des Cadets à Saint-Pétersbourg, fut nommé enseigne dans un régiment de la garde impériale et tué à l'affaire de Culni, en Bohême, le 29 août 1813.

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goisse affreuse ; elle a su que le régiment de SéménoWski, où sont ses deux fils (1), avait donné, et n'ayant pas eu de nctuvelles de ses enfants, elle a craint un malheur. Dans ce moment elle est rassurée, et il me semble que c'est avec fondement. S'il y avait eu de mauvaises nouvelles pour elle, elles seraient déjà venues. Je ne sais pourquoi on est si peu exact à envoyer la liste des morts et des blessés; l'incertitude est accablante, et l'incohérence qui y règne est une autre manière de supplice. »

« Je me presse si peu , mon amie , de vous

parler de Nadine, que vous en aurez conclu avec raison qu'elle était mieux. Les remèdes opèrent, et je commence à croire que la jeunesse prendra le dessus sur une maladie ([ui déchire mon cœur par ses souffrances, indépendamment du danger. Dès que la terre sera dégelée, je la mènerai à la campagne, et je ne sais pas où encore. La comtesse Tolstoy a eu la bonté d'écrire à son mari pour en obtenir pour moi un appartement à Oranienbaum, dont les médecins conseillent lair à Nadine ; j'ignore si on roi)tiendra. Bonsoir, chère Roxandre ; je vais me coucher et ne fermer ma lettre que demain, ce qui vous vaudra la peine de déchiffrer quelques petites pages de plus.»

« Mardi, 7.

<( Encore moins de gré que de force, je me vois enfin libérée de mon auguste présidence, et comme tous ceux qui ont abdiqué le pouvoir souverain, je ne l'ai pas fait sans éprouver quelque regret. Il y avait longtemps que j'étais décidée à quitter au printemps, et la maladie de

(t) Les princes Pierre et Paul flalitziii. ^

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Nadine m'a donné le conrage de l'exécuter. Si vous le croyez nécessaire, rendez-moi le service d'en informer Sa Majesté. Je ne sais si j'en dois croire ceux qui me disent que j'ai mal fait de ne pas lui demander ses ordres à son départ, mais je vous avoue que toutes les fois qu'il s'agit de faire un pas en avant, il me semble que c'est sortir de mon caractère, et tous les sophismes du monde viennent aussitôt appuyer ma sauvagerie. »

« Je suis bien aise que vos affaires avec madame R. . . (1) aillent bien, et ce n'est pas vous c[ui croirez que la vanité puisse m'émouvoir même pour ceux que j'aime. Vous me paraissez agir comme une personne blessée, et la sensibilité offensée est si souvent prise dans le monde pour de l'amour-propre piqué, qu'il me tarderait que le soupçon d'une petitesse cessât de pouvoir vous atteindre. Je ne sais s'il est quelque cbose qui puisse flatter davantage qu'une vérité crue, dite rudement, et cependant ceux qui la supportent ainsi n'en sont pas moins de véritables exceptions dans Tordre de la nature bumaine. )>

« Les dernières nouvelles reçues de l'armée, et qui annoncent la victoire remportée par notre cber Empereur lui-même, ont ranimé les esprits étrangement abattus par les transitions continuelles de la crainte à l'espérance. Dieu veuille couronner tant d'efforts et de dévouement par un repos qui aura été si clièrement acbeté ! Le mot de gloire ne me touche plus ; la corde de mon âme cpi'il faisait résonner est sans doute brisée, et je mendierais volontiers, pour l'univers comme pour moi, un peu de tranquillité, quand même elle serait tout à fait terne. La mort

(1) L'Impératrice.

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do M. de Saiiit-Priest m'a profondément affectée (1) ; celle du comte Strogonof a été vivement sentie ; sa mère oppose à cette douleur un courage et une résignation que quelques personnes ont l'injustice d'attribuer à de l'insensibilité. Elles semblent ouldier que tout, jusqu'à cet orgueil qu'on lui reproche si amèrement, doit contribuer à rendre ses regrets plus déchirants. La comtesse Strogonof gémit tout Itas, souffre avec soumission et douceur; c'en est assez pour que les êtres toujours aux aguets de ce qui les délivre du poids de la compassion et de l'estime, élèvent des doutes sur l'intensité d'une si juste et si naturelle affliction. Ah! mon amie ! que les âmes étroites ont peu de pénétration et de logic{ue ! Elles ne croient qu'tà ce qui paraît, et peut-être que, plus coupables, elles s'efforcent de s'empêcher de croire à ce qui est au-delà, pour nuire plus à l'aise. »

« Nous allons perdre M. Tchitchagof (2), et j'en suis

(1) Le comte de Saint-Priest, frère aîné du général vicomte de Sainl-Priest, duc d'Almazan, fut tué, le 17 mars 1814., devant Reims, dans une rencontre avec le corps d'armée du maréchal Marmont.

(2) L'amiral Paul Tchilcliagot' était fils de l'amiral Basile Tchitchagof qui avait laissé un nom illustre et vénéré dans la flotte russe qu'il avait plusieurs fois conduite à la victoire. Son fils Paul, homme fort distingué lui-même, fit ses études en Angleterre, pays qui depuis lors eut toujours, de son propre aveu, toutes ses prédilections. 11 épousa miss Elisabeth Proby, dont le père était amiral anglais. La perte de cette compagne, objet d'un attachement passionné, le plongea dans une douleur inconsolable. Il vécut dès lors dans la retraite, et ne tarda pas à aller fixer son existence en Angleterre. Il mourut à Paris, au mois de septembre 1849, âgé de quatre-vingt-deux ans. Il avait été, durant plusieurs années, ministre de la marine russe et

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bien peinée. Il a de grands défauts, il manque de plus grandes vertus, mais il a une belle âme, un caractère fort, et cela suffirait pour en faire un être attachant. Nous avons pris vraiment de l'amitié l'un pour l'autre, et si l'on ne peut répondre de rien avec ces messieurs, il est du moins sur que je lui conserverai toujours la mienne. Il est aussi inconsolable qu'il l'était, et j'ai besoin de la douleur pour l'aimer, comme de ce qu'il y a de mieux. L'Empereur vient de lui permettre de partir pour l'Angleterre, et je suis bien aise qu'il n'ait pas été contrarié dans ce projet, par la certitude que le séjour qu'il y fera finira par l'en dégoûter. Lord Walpole me disait, en parlant de lui : Ee is réstless (1); cette agitation le ramènera dans son pays dont les préventions l'éloignent.

» A propos de lord Walpole, je trouve que vous l'avez jugé bien sévèrement. Si vous y aviez regardé de plus près, vous auriez vu qu'il a un autre esprit que celui de contradiction , et sur plusieurs sujets sa conversation est intéressante et nourrie. Je le vois souvent ; il m'inonde de livres anglais, et je serais embarrassée de dire jusqu'à quel point les livres qu'il me prête influencent mon opinion sur lui. On s'entend toujours à Pétersbourg à dévorer son temps sans plaisir et sans fruit ; c'est un véritable pillage, et ce que j'en sauve me fait regretter davantage ce que j'en perds. J'ai si besoin de loisir ! Le trouble de

légua à ce ministère les papiers et études de voyage qui pouvaient être utiles à la Russie. On trouva parmi ces papiers un certain nombre de lettres du comte de Maistre ; ces lettres viennent d'être publiées à Pétersbourg par les soins du baron Korf, directeur de la Bibliothèque impériale.

(1) Il est sans repos.

la vie ([ue j'ai menée me rend presque étrangère à ce moi-même, qui ne peut exister avec plénitude qu'en se li\Tant sans distraction aux plus douces affections, à la nature et à ce monde intellectuel qui quelquefois fait oublier l'autre. J'ai tant de passé dans mon cœur que vivre avec d'anciens regrets et les sentiments nouveaux qui s'y sont peints, me semble aussi nécessaire que l'espoir du bonheur l'est aux âmes neuves qui y croient. Quelque calme que le bon Dieu me rende en me rassurant sur Nadine, je sens cependant que pour désenchanter mon être, il me suffira de me sentir privée des épanchements d'une entière confiance. J'en éprouve quelquefois un besoin si vif, que j'irais au bout du monde pour ouvrir mon àme, et bien souvent, par un mouvement spontané, je m'élançai de mon fauteuil , comme s'il avait dépendu de moi de hâter la délivrance du poids qui m'oppressait,

» La comtesse *** se ressemble toujours à elle-même, et les siècles passeraient devant elle chargés d'expérience (pie son éternelle jeunesse n'en vieillirait pas d'un jour.

» Venons à votre admirateur Sayger ( 1 ) qui prétend que vous avez enq)orté avec vous le peu de bonheur qu'il goûtait en Russie. Il vous présente les plus tendres hommages. Le départ des grands-ducs ne lui a pas ôté ses honoraires, mais je crois que le désordre de ses finances se joint à ses peines domestiques pour l'éprouver. 11 était bien triste la dernière fois que je le vis ; je lui suppose une assez mauvaise tète, et je crois bien qu'il ne nuit pas aux circonstances quand elles s'arrangent pour l'affliger. Vous ai-je dit que les deux leçons par semaine que me

il) Professeur d'allemancl do la famille impériale.

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