‹ Sa vie et ses œuvres; (volume 2)Chapitre 38 sur 207 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

« Votre caractère me représente parfaitement ces heureuses alliances de mots qui si£!:nalent les grands écrivains. Ladmiration que ces alliances excitent yient de ce que ces mots , que le génie sait joindre , n'étaient pas faits pour aller ensemble. Eh bien ! vous recueillez des opposés dans votre caractère qui devraient naturellement s'exclure , et qui en font le plus grand charme. Vous dites que je lui en prête, peut-être ; il faut bien accorder quelque chose à charge de revanche , mais rappelez-vous du moins qu'on ne prête qu'aux riches ! »

« Avez- vous , comme moi , l'idée la plus

faite pour adoucir celle de la mort? Croyez-vous à la réunion éternelle des âmes qui se seront entendues icibas ? n me semble que c'est le dogme du cœur. Une parfaite latitude nous est laissée à cet égard par la religion ; et l'assentiment, ou plutôt le pressentiment universel ^ de toutes les preuves de sentiment la plus forte) semble le garantir comme fondé. Je sais ce qu'une âme pieuse peut espérer des délices de sa réunion avec le Grand-Etre ; mais cependant le ciel nous paraitrait-il bien le ciel, si nous ne pouvions joindre à cette idée sublime de notre destination future quelques idées sensibles ? Où serait la personnalité, sans laquelle on dit que l'immortalité ne serait qu'un vain don, si la mémoire ne s'y joignait, si le moi cessait dètre ? Et si ce moi se retrouve, quelle région, quelle félicité pourrait lui faire perdre ce ipii lui était identifié? Jamais on ne me fera croire que je n'éprouverai rien de plus en rencontrant l'àme de mon père que celle du Chinois avec lequel je ferai peut-être le grand voyage. Je crois bien qu'il faut se garder de juger les choses du ciel par celles de la terre ; mais celles-ci

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n'en sont-elles pas une ombre, un écho ? Et qu'est-ce i|u"une ombre . qu'un écho , si ce n'est une image ou un son affaiblis , indistincts , mais cependant toujours vrais. Ah ! quand cette idée consolante serait appuyée des témoignages les plus positifs, sans doute l'aspect de la mort qui marche le bras levé, toujours prête à frapper ce que nous aimons, ou à nous enlever ce qui nous chérit, serait encore awful (1), comme disent si bien les Anglais. Chère Roxandre, il faut bénir la Providence quand on a comme vous beaucoup à perdre ; il faut la bénir encore quand on a comme vous mille chances réparatrices. J'ai l'instinct du bonheur dont vous jouirez, et je vous le désire de toute la force de votre cœur et du mien. Votre sort est à peine ébauché , vous serez épouse et mère^ et c'est dans le centre de ces heureuses affections que vous coulerez des jours dont le reflet encore suffira pom' embellir ceux de vos amis.

» Quels regrets déchirants doivent s'emparer de Tàme de cette pauvre Impératrice, dont les lèvres n'ont approché cette coupe de félicité que pour mieux lui faire sentir l'amertume de ce qui devait lui être refusé (2)! Je conçois bien le mouvement spontané qui , au prix de votre existence , aurait voulu lui assurer la possession de ce qu'eUe regrette. Mon Dieu ! si l'on osait quelquefois, si l'on pouvait être aussi bon que son cœur ! Si un peu de puissance sur la nature était accordé à ceux dont la sensibilité les détache , les enlève poui' ainsi dire à eux-mêmes ! Mais

(1) Pleine d'épouvante.

(2) L'Impératrice avait perdu deux tilles en bas âge et demeurait sans enfants.

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qu'il serait loiiii le chapitre des vœux à former ! Tout semble fait sur un plan que le germe du mal dans le cœur de l'homme n'explique que trop, maiscjue l'on voudrait voir céder à la parole de ceux qui n'interrompraient le cours des lois générales que pour d'autres qu'euxmêmes ! Alors on verrait sur la terre des anges protéger d'autres anges, et le monde en deviendrait meilleur. Que dites-vous de cet arrangement ?

» Je trouve .dans toutes les distractions offertes à la tristesse ce contraste . qui vous a fait mal en rentrant de la promenade. Tout ce qui tranche, tout ce qui est en opposition directe avec nos sentiments nous aigrit et nous blesse. Il faut que la tristesse ou la douleur s'épuisent ou soient partagées pour s'adoucir. Ce sont les oisifs, les importuns et les ennuyeux, peuple innombrable, qui ont imaginé cette multitude de soins à rendre , de formules . de lieux communs, dont on entoure les gens qui, en outre du malheur de souffrir, ont celui d'un chagrin ostensible qu'on ne peut dissimuler. Voilà quelle serait ma recette : une solitude parfaite qui permettrait un abandon absolu à ce qu'on éprouve ; ou bien , ce qui vaut mieux , deux douleurs qui , en se joignant , confondraient les deux âmes. Voilà ce que je pourrais appeler des distractions qui n'obtiendraient l' effet auquel elles tendent que parce qu'elles n'entreprendraient pas de distraire trop tôt. »

« Les romans qui présentent une peinture

vraie et naïve du cœur de l'homme et de ses mystères me semblent l'histoire par excellence. Des noms dénués d'intérêt, des faits stériles, des dates savamment inutiles, voilà ce qu'on devrait appeler roman, si on entend par là une bigarrure fatigante dont le résultat est nul pour I. 7

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notre expérience et notre amélioration. Ce projet de recueillir vos souvenirs est charmant ; tenez - y , chère Roxanclre , vous qui n'oubliez pas et dont on n'oublie rien.

)) Je suis bien aise que vous ayez découvert des qualités réelles eu M^'c Walouef (1). Il lui manque un peu de force à opposer à ses premiers mouvements. La raison lui vient toujours, mais elle tarde quelquefois, et cet inconvénient est plus funeste à elle cpi'aux autres. Elle est parfaitement contente de vous et finira par vous apprécier dune estime vraiment sentie. Tzarskoe-Sélo est l'atmosphère qui convient le mieux à la nature de son caractère ; elle y est distraite , amusée , et , quoique vous ne le sachiez pas, il n'en est pas moins vrai que nos peines entrent pour beaucoup dans nos défauts

■ » Vous avez bien raison de croire que, pour être juste, il faut être bienveillant. Quand un peintre veut rendre la nature avec une parfaite exactitude, il faut qu'il l'embellisse ; ne pouvant donner à la toile le velouté de la peau , la fraîcheur du coloris, la grâce de la natm^e, il faut quil y supplée par un autre genre de perfection , et alors seulement, en donnant trop d'une part, il donne assez. Au moral , nous sommes aussi les peintres de ceux que nous jugeons ; n'ayant pas, dans une proportion exacte, la mesure des bonnes qualités que nous apercevons , atténuons du moins les défauts ; peut-être est-ce là le seul secret de nous faire des ressemblances intellectuelles, exactes en somme totale et, qui mieux est, agréables. »

« Je suis plus difficile à guérir que le roi

(1) SuriiiltMidniiti^ di's (liMiioisellos criionnour.

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d'Angleterre (1) ; quel est donc votre talent si vous y réussissez? Ah! rorame vous avez raison! Il y a beaucoup de faiblesse dans mon fait, et, qui pis est, de la faiblesse organisée, de la faiblesse en système, de la faiblesse qui a pris la forme d'une multitude de qualités apparentes; si je perds ce défaut, me restera-t-il une vertu? Voyez vous-même, chère, bien chère amie Si j'avais jamais osé demander quelque chose, née avec une impétuosité toujours prête à m'entraîner au-delà, n'aurais-je pas été exigeante dans toutes mes relations? Si je ne m'étais hâtée de jeter un voile noir sur ma vie, pourrais-je supporter l'idée de la mort? Si j'osais, en quoi que ce soit, me livrer à l'espérance, ne fatiguerait-elle pas trop mon âme? Je ressemble fort à la théorie de Bufîon sur la formation du globe : j'ai été détachée comme lui d'un soleil ardent ; depuis des années je suis occupée à me refroidir; je ne suis pas au froid du pôle, mais, sans les consolations que je vous dois, j'y serais déjà arrivée. De toute manière j'aurais sauté à pieds joints sur la zone tempérée, car je n'ai jamais pu en rien saisir le milieu; rester en deçà m'est beaucoup plus facile. Par exemple, si j'avais craint démesurément l'abus de la parole, il m'aurait été parfaitement commode de me faire trappiste, et le silence absolu m'eût moins coûté que de retrancher vingt mots tous les jom^s. Tout ce qui semble de l'exagération en moi dans la pratique de tout ce qui peut être louable n'est que de la faiblesse déguisée : c'est elle seule que j'ai craint, et c'est elle seule qui m'a donné la résignation, le détachement dont vous êtes prête à me faire

(t) George lll alteiiil irnlii'iiMliuii meiilnle.

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lioimeur. Autres temps, autres soins, nie direz-vous comme je mêle dis à moi-même; mais il est temps que le régime de la raison (qui n'est pas une déesse) arrive. Il ne s'agit plus actuellement de s'éviter, il faut oser se regarder, se voir face à face, et ne pas appeler des fantômes pour vaincre des réalités. Je vous assure que c'est mon dernier mot, que désormais j'établirai en moi le gouvernement mixte : je laisserai aux puissances la part qui convient à chacune délies, je ne leur permettrai plus d'empiétements et, de cet ordre, naîtra peut-être cet équilibre qu'on cherche depuis si longtemps. Pom'vu que vous soyez au gouvernail, la barque arrivera à bon port. Quel fatras, mon amie! quelle idée il faut que j'aie de votre indulgence pour l'exercer ainsi ! Pendant que je vous écris, les horreurs du déménagement se passent autour de moi. JNadine est dans les grands mouvements, dans les grands soins : elle a au moins dix cahiers à mettre en ordre, et vous jugez bien qu'il faut que là-dessus elle me consulte cent fois. »

« Il fait un temps magnifique, l'air est pur.

le soleil est chaud sans être incommode ; il y a, de par le monde, des arbres, de la verdure, des sentiers et des gens qui en jouissent; il y en a, ce qui vaut mieux, qui n'en jouissent pas seuls. xVh ! qu'ils sont heureux! Avoir le superflu est une grande raison pour être privé du nécessaire. On m'interrompt... Adieu, chère amie. Peut-être dans ce même moment m'écrivez-vous ; cette idée fait que j'ai encore un peu plus de peine que de coutume à vous quitter. »

« Quand vous me dites : Avez-vous éprouvé

cela? Comprenez-vous ceci? soyez sûre qu avec la plus

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