‹ Sa vie et ses œuvres; (volume 2)Chapitre 39 sur 207 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

parfaite vérité je puis vous dire oui. En fait de sentiments, de pensées portant sur les affections et les passions humaines, j"ai parcouru un cercle immense, et creusé jusqu'aux antipodes; je suis vraiment docteiu* en cette loi-là. Je ne trouve point incompréhensible ce que les gens qui nont vécu que dans le mouvement des choses extérieures ne peuvent explic[uer, l'expérience ne Irs a point fait apprendre à épeler, comment sauraient-ils lire? C'est dans l'enceinte de mon propre cœur que j'ai appris à connaître celui des autres, et la seule connaissance de moi-même m*a donné la clef de ces énigmes innombrables quon appelle les hommes. J'ai souvent applaudi à cette idée que chaque être pris à part était Tunivers entier. J'ai éprouvé quelquefois une sensation d'inquiétude que le sommeil ne vienne interrompre cette rêverie délicieuse où Ion se trouve bercé entre les souvenirs et les espérances; mais bien plus souvent encore j'ai fermé les yeux, comme les enfants, pour ne pas voir les fantômes de la nuit, cherchant à me persuader que je dormais, pour ne pas trop m'apercevoir que mon cœur veillait pour souffrir. En vérité, mon amie, si je ne croyais pas que le malaise habituel (jue j'éprouve et qui altère si fort ma sérénité tient à ma santé, il inquiéterait vivement ma reconnaissance. J'ai des peines; qui n'en a point"? Quand tout m'eût souri dans la vie, quand tout m'eût été favorable, aurais-je su mériter, conserver, protéger mon bonheur? Cette inquiétude, qui est au fond de toutes les âmes faites d'une certaine manière, ne m'aurait-elle pas dévorée? J'ai mérité la meilleure part des chagrins (|ue j'ai eus, et cependant Dieu les adoucit comme s'ils n'avaient été que des épreuves et non des punitions. J'éprouve, j'inspire

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de la bienveillance ; mon besoin d'estime est satisfait, j'ai rencontré les êtres les plus distingués. Le besoin que j'ai d'aimer l'est aussi ; mon cœur a si bien trouvé en amitié ! Que faut-il donc de plus pour achever avec courage une carrière dont je vois déjà le terme? Je vous assure, mon amie, que, lorsque mon anéantissement n'est point physique, il ressemble parfaitement au calme et à une douce tranquillité. »

« Pour faire quekpe chose avec fruit, j'ai

besoin d'en être absorbée, et, ne travaillant qu'à bâtons rompus, j'éprouve de la fatigue sans plaisir. C'est un des grands inconvénients de la vie que je mène, pour un caractère du genre du mien, que de morceler une journée en y laissant des vides : la tristesse se loge dans ces brèches, et puis il n'y a plus moyen de la faire déloger. Quand pourrai-je passer une bonne matinée avec vous, faire une bonne et agréable lecture près de vous, au coin de mon feu ? »

« L'exemple de M""" de S. suffirait pour me

dégoûter de la personnalité. X'a-t-elle pas toujours vécu pour elle? Et aujourd'hui et en tant d'occasions, son bonheur n"a-t-il pas été la proie de peines très futiles dans leurs causes et très poignantes dans leurs effets? Qu'a-telle gagné à se faire le centre de ce qui l'entourait? Cela me rappelle ces vers anglais :

To each his suffrings; ail are inen Condamn'd alike to groan.

The tender fnr another's pain, Th' unleeling for his own (1). »

(1) Souffrir appartient i'i tous! Tous les hommes sont également

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« n me semble, à l'impression douloureuse qu'il fait, qu'on apprend toujours le malheur pour la première fois. Avez-vous réfléchi sur une bizarrerie qui étonne et tju'on ne peut guère contester ? L'idée de la mort est affreuse daiis une disposition aride, dans l'isolement . lorsque nulle affection . nulle tendre compassion ne vient point en adoucir l'amertume; elle est presque douce aux deux extrémités de la vie morale : le malheur et la félicité suprêmes. Dans le premier cas, elle est un changement et semble une déli\Tance ; dans l'autre, on sent qu'il n'est rien au delà que Dieu seul, qu'une affection véritable prépare pour l'éternité et que l'éternité ne vient pas interrompre, mais fixer, ce qui seul ferait regretter la vie. A qui dis-je cela?... C'est le temps qui est l'ennemi de ceux qui sentent et qui aiment • l'éternité est leur asile. »

(' Ma sœur et moi nous devons aller samedi à Péterhof, pour voir la maison que je dois y occuper... Le comte de Maistre me dit qu'il est fâché que je m'en aille, et je le crois, parce que je serai bien fâchée aussi de ne plus le voir aussi souvent. Jai passé avec lui la soirée d'hier ; nous avons veillé jusqu'à deux heures. Il était triste ; pour le distraire, je lai entretenu de ses sujets faA'oris où je n'y vois goutte. Du grec on est arrivé à l'hébreu , par des chemins aussi inconnus à moi ; ensuite la conversation s' attiédissant, je lui ai fait une querelle et je l'ai raillé, ce qui l'a tout à fait ranimé : voilà par cpiels moyens je sais distraire mes amis... Le comte de Maistre ^■eut vous écrire, et je me suis chargée de vous faire pascondamnés à gémir; les cœurs tendres pour la peine d'autrui, les insensibles pour la leur propre.

ser sa lettre. Son visage si froid cache une âme bien profondément sensible. Sans me vanter, il m'a dit quelquefois des choses fort douces. Je vous donne à deviner quelle est celle que j'ai pu le moins oublier et que je pourrai rendre avec la plus parfaite exactitude, malgré les deux ou trois mois qui pèsent dessus. Mettez votre esprit à la torture. — Est-ce fait? — iNon; vous ne devinez pas. Adressez-vous à votre cœur, et surtout partez du mien. Je suis contente, vous avez deviné. »

« Vendredi, à deux heures après midi. — Ma lettre partira ce soir, et je veux y ajouter encore im mot. Lé laquais de la cour, qui m'a remis si exactement votre lettre, m'a dit que je pourrais envoyer les miennes par les mêmes occasions, et cela me donne toutes les facilités désirables. N'est-ce pas que vous ne montrerez cette lettre à personne? Ce n'est point par vanité que je vous le demande, mais pour être bien à l'aise et oser toujours être moi. S'il est impossible que j'aie tort de compter si parfaitement sur votre indulgence , il l'est tout à fait que ma confiance, telle que je vous la témoigne, aille à ce qui vous entoure. Quant aux vôtres, rien au monde ne serait plus inutile que de me faire la recommandation de les garder pour moi seule : mon naturel égoïste, très prompt à voir des profanations dans le contact des inditFérents. suffit très bien à me mettre en garde. M""^ S... méfait beaucoup d'honneur en disant que je ressemble en quoi que ce soit à l'abeille; mais si j'étais d'elle, j'empêcherais bien les mouches d'approcher des fleurs dont je ferais mon miel, malgré toutes les raisons bonnes ou mauvaises qu'elles pourraient m' alléguer. »

(( Ma santé nest pas très mauvaise, aussi

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