CHAPITRE I
trices de son père, et qui périt victime de sa fidélité aux vieux instincts de la Russie. Quoi qu'il advienne un jour des destinées constamment rivales de Saint-Pétersbourg et de Moscou, une révolution incontestable s'opéra durant la vie de Pierre -le -Grand et lui survécut. Le progrès des arts mécaniques et même des sciences, l'exploitation des trésors métallurgiques, une organisation militaire plus forte, la création d'une marine, les agrandissements de territoire, les envahissements prémédités et continus datent de ce règne. Mais avec lui s'inaugure aussi l'arbitraire sans frein substitué à la loi ou à la coutume qui en avait revêtu l'autorité. Le pouvoir supprimait du même coup ses auxiliaires utiles et ses contradicteurs incommodes. L'assiduité à la cour et l'habitation dans les grands domaines étant devenues incompatibles , le seigneur et le paysan se perdirent de vue à leur mutuel préjudice ; le servage , loin d'être rayé des institutions, se perpétua et s'aggrava, les restes de l'indépendance religieuse furent anéantis, le tzar devint pontife absolu dans l'Eglise, en même temps que maître unique dans l'Etat, la confiscation accompagna et corrompit la justice, les règles mêmes de la succession au trône furent abolies et, au bout de quarante ans, au terme d'un règne d'une incomplète et bizarre grandeur, Pierre disparut ne laissant derrière lui qu'une immense ébauche et autant de ruines que de monuments. Ses successeurs héritaient d'un despotisme sans limite, que punirent sans le tempérer les complots et l'assassinat. Paul l" ne pouvait tarder à devenir possible et Alexandre nécessaire.
Catherine, seconde femme de Pierre-le-Grand. lui succéda sans autre titre que l'ascendant du favori Men-
chikof à la tête de soldats gagnés, entraînés ou intimidés. Compagne dans sa jeunesse d'un caporal suédois, prisonnière des Russes, signalée par sa beauté, plus tard par sa présence d'esprit et son courage, Catherine l" ne pouvait représenter dans les camps ou sur le trône qu'un caprice de la fortune. Elle mourut deux ans après le tzar, épuisée par l'abus des liqueurs fortes, vice qu'excitait pour la maîtriser en l'abrutissant celui-là même qui lui avait aplani le chemin de la suprême puissance.
Pierre II, fils de l'infortuné Alexis, proclamé à quinze ans et succombant presque aussitôt après à une atteinte de petite vérole, compte à peine dans la chronologie des monarques russes.
L'impératrice Anne, duchesse de Courlande, occupa après lui ce redoutable trône. Usant des nouvelles attributions que s'était arrogées l'omnipotence souveraine, elle désigna pour son héritier un enfant au berceau, fils du prince Antoine de Brunswick, mais allié par sa mère à la famille impériale. La duchesse de Brunswick s'indigna qu'on l'eût frustrée, au profit du duc de Courlande, des prérogatives de la régence; le feld-maréchal Munich promit de la venger, se fit suivre une nuit par quarante grenadiers, alla saisir le duc de Courlande dans son lit et l'exila en Sibérie. Une fille de Pierre-le-Grand, Elisabeth, avait laissé dans le calme apparent d'une impassible indifférence se consommer ces ambitieuses péripéties; mais tout d'un coup, elle se repent ou se lasse de son abnégation ; Woronzof est appelé , le palais impérial est de nouveau et nuitamment envahi par trois cents grenadiers; le duc et la duchesse de Brunswick sont confinés à Riga , l'empereur enfant , Ivan VI , est enfermé